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04.11.2024 - N° 1.803

Faut-il coloniser l’espace ?

Par Thomas Lepeltier

Thomas Lepeltier est essayiste, spécialisé en histoire et philosophie des sciences ainsi qu’en éthique. Il est Associate Fellow du Oxford Center for Animal Ethics 



Pour certains, vouloir coloniser l’espace est un projet délirant
qui ne devrait relever que de la science-fiction.

Pour d’autres, c’est au contraire une obligation morale pour sauver l’humanité d’une fin autrement inéluctable. Mise au point.

Beaucoup de nos contemporains critiquent les projets de colonisation de Mars ou de tout autre lieu de l’espace sidéral. Selon eux, les raisons scientifiques seraient très minces, les difficultés techniques gigantesques et les coûts financiers monstrueux. Ces projets seraient d’autant plus ineptes que notre société serait confrontée à de graves problèmes environnementaux. Plutôt que de s’embarquer dans cette utopie jugée coûteuse et inutile, il nous faudrait nous occuper exclusivement du bien-être de l’humanité ici-bas.

Cette critique, pour vigoureuse qu’elle soit, n’en est pas moins contestable pour deux grandes raisons. D’abord, si partir vivre dans l’espace n’est pas encore faisable techniquement, ces projets reposent sur l’idée d’un développement technologique qui ira en continuant. Ensuite, opposer développement technologique et amélioration des conditions de vie des humains revient à faire fi des liens que ces deux objectifs entretiennent. Il n’y a donc pas nécessairement incompatibilité entre ces projets d’aventure spatiale et la protection de l’humanité. On peut même se demander si les premiers ne seraient pas une condition de la seconde. C’est ce que nous allons essayer de regarder.

Parier sur le développement

À ce jour, les humains ne peuvent pas survivre longtemps dans l’espace. Il est bien sûr possible d’imaginer de les modifier génétiquement et de transformer l’atmosphère des planètes colonisées. Mais les deux procédures sont encore complexes, incertaines et hasardeuses. Même l’idée de construire une planète artificielle ou un vaisseau spatial gigantesque relève encore de la science-fiction. Envisager la colonisation de l’espace implique donc nécessairement de se placer dans un futur très lointain.

Se projeter ainsi dans un avenir lointain est, pour certains, ce qui est problématique dans les projets de colonisation de l’espace. Pourquoi dépenser d’importantes ressources sur un projet à la réussite très hypothétique, quand tant de personnes souffrent de nos jours ? Cette objection oublie toutefois que se soucier uniquement des besoins immédiats nuit au bien-être des populations humaines du futur. De fait, si toute notre énergie était consacrée à soulager la détresse des démunis actuels, nous ne pourrions plus innover et, par conséquent, diminuer le nombre de miséreux dans le futur.

Certains pourraient rétorquer qu’il nous faut apprendre à vivre sur Terre, pas dans l’espace. Ils commettraient toutefois une erreur. D’abord, il est souvent difficile de prévoir l’utilité des recherches scientifiques. Ensuite, il ne faut pas regarder l’espace comme un lieu qui nous serait totalement étranger. Par exemple, comprendre la façon dont les radiations impactent les astronautes lors des missions spatiales peut être utile pour améliorer le traitement du cancer.

Pour autant, certains critiques diront que c’est la course au développement technique qui est en elle-même problématique, dans la mesure où elle serait directement responsable des problèmes environnementaux. À l’heure du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources terrestres, il serait temps de ralentir et d’entrer en décroissance économique, disent-ils. Il en irait de la survie de l’humanité.

Cette critique du projet spatial au nom d’une supposée nécessité de la décroissance ne va toutefois pas de soi, car trop freiner le développement technologique c’est aussi condamner l’humanité à disparaître. De fait, une société de post-croissance ne pourrait pas investir dans la recherche, comme peut le faire une société riche et prospère, c’est-à-dire en croissance. Elle se rendrait donc très vulnérable à des aléas climatiques ou autres, bien plus qu’elle ne l’est de nos jours. Impossible aussi de se protéger contre un astéroïde qui viendrait s’écraser sur la Terre. Enfin, si elle réussissait à survivre malgré tous ces dangers, l’humanité serait de toute façon condamnée à disparaître dans quelques centaines de millions d’années à cause de l’augmentation des températures due à la luminosité croissante du Soleil. La décroissance, c’est donc la mort certaine.

Cette conséquence funeste de la décroissance ne signifie pas que la croissance offre nécessairement une porte de sortie à l’humanité. Elle est toutefois synonyme d’innovations et de découvertes. Elle pourrait donc nous donner les moyens d’avoir accès à de nouvelles ressources minérales (au fond des océans ou sur des astéroïdes) et de maîtriser de nouvelles formes d’énergies (comme la fusion nucléaire). Elle pourrait nous permettre de modifier les écosystèmes de façon qu’ils soient encore plus favorables à la vie humaine. Enfin, elle pourrait générer une innovation technologique qui permettra non seulement à l’humanité de combattre les fléaux qui s’abattront sur elle, mais aussi de mettre sur pied un projet viable de colonisation de l’espace.

Le dilemme de l’humanité est donc simple. Ne pas se développer et disparaître, dans des conditions très probablement éprouvantes. Ou se développer, en prenant certes le risque de précipiter cette fin (par épuisement plus rapide des ressources et destruction de la biosphère), mais aussi en se donnant des chances d’améliorer ses conditions de vie et d’échapper à un destin funeste. Il se peut que cet espoir soit illusoire. C’est toutefois le seul espoir de l’humanité à la fois de vivre mieux et d’échapper aux menaces existentielles auxquelles elle est confrontée.

Pourtant, beaucoup de nos contemporains ne sont pas convaincus. Ils estiment que la fin de l’humanité, à la suite du choc d’un astéroïde et de la transformation progressive du Soleil en géante rouge, est un événement tellement lointain que nous n’aurions pas trop à nous en soucier. Puis, n’est-il pas sage, ajoutent-ils, d’accepter que l’humanité soit mortelle ?

Pourquoi sauver l’humanité

De nos jours, beaucoup de ceux qui luttent contre le réchauffement climatique et en faveur de la décroissance le font, prétendent-ils, pour sauver l’humanité d’une catastrophe imminente et de son éventuelle disparition. Ils voient donc la fin de l’humanité ou, du moins, sa fin proche comme un problème. Mais si la fin proche de l’humanité n’est pas acceptable, pourquoi sa fin lointaine le serait-elle ? Le penser reviendrait à oublier que la distance temporelle ne réduit pas l’importance d’un devoir moral.

Supposons que, demain, nous observions qu’un astéroïde se dirige vers la Terre et risque d’y anéantir toute forme de vie dans quelques années. Ne serions-nous pas justifiés de mettre en œuvre toutes les mesures possibles pour le dévier de sa trajectoire ? Si nous jugeons que c’est même une obligation morale d’éviter ainsi l’anéantissement de l’aventure humaine, il n’y a pas de raison de penser que ce devoir perdra en intensité à mesure que la date de l’impact s’éloigne. Certes, en fonction de l’éloignement temporel, les mesures à prendre peuvent varier, mais une disqualification de principe de ces mesures ne serait pas morale.

Autrement dit, les personnes qui critiquent le principe de la colonisation de l’espace oublient de se placer sur la longue durée. N’envisageant qu’un futur proche, elles encouragent l’humanité à adopter un mode de fonctionnement stationnaire, en oubliant qu’elle doit se préparer à affronter les fléaux qui la guettent. L’ironie est donc que ceux qui prétendent vouloir sauver l’humanité en sont les fossoyeurs.

Si l’humanité veut tenter de prolonger son aventure aussi longtemps que possible, elle doit songer à coloniser l’espace et s’en donner les moyens.

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