La Mouette déchainée
                             Réactions, enquêtes, déclarations...

                             













Toutes les news
c'est ici




Contact


Vos réactions, vos commentaires


Abonner un(e) ami(e)

Vous abonner

Qui sommes nous
?


18.08.2024 - N° 1.725

Voir les derniers commentaires parus

Gaston Lagaffe, l'anti-employé modèle,
révélateur des travers de l'entreprise


Par Florian Maussion

Journaliste au sein du service Marchés, en charge du suivi des marchés actions
chez Les Echos. Passé auparavant par les services Web et Entreprises.



S'il semble totalement inadapté au monde de l'entreprise,
le « héros sans emploi » de Franquin a en réalité beaucoup à dire
de cet univers. Et ses combats sont bien plus actuels qu'il n'y paraît.


C'est le collègue que vous ne voulez pas avoir dans votre équipe. Un personnage traînant, toujours affublé du même pull vert sapin et de ses espadrilles bleues, dessiné en forme de S pour souligner son côté « mou, paresseux, fatigué de nature ». Ses sempiternels « m'enfin ! » vous agacent, ses farces vous hérissent, ses maladresses vous exaspèrent… Confiez-lui une tâche et c'est la catastrophe assurée.

A première vue, il n'y a pas plus inadapté au monde de l'entreprise que Gaston Lagaffe, que l'auteur belge André Franquin a créé en 1957 pour « introduire un truc inattendu » dans les pages du journal « Spirou ». Quelle mouche a donc bien pu piquer Michel-Edouard Leclerc , président du distributeur E. Leclerc et grand amateur de bande dessinée, quand il déclarait sur Europe 1 en 2017 qu'il « embaucherait un Lagaffe, mais pas deux » ?

Gaston, c'est le « héros sans emploi » arrivé par hasard, embauché par on ne sait qui pour faire on ne sait quoi. Reconnaissable à son nez proéminent et ses mèches rebelles, il passe ses journées à dormir ou à bricoler, laissant sa mouette rieuse vacharde et son chat dingue semer le chaos dans la rédaction de « Spirou », quand ce ne sont pas ses expériences de chimie qui font exploser tout l'étage.

Indifférent au rythme effréné autour de lui, il rend fou ses managers : Fantasio, ex-reporter aventurier qui en a pourtant vu d'autres, finira par jeter l'éponge, remplacé par le colérique Prunelle et ses « Rogntudju ! » orduriers, sans plus de succès. L'homme d'affaires pressé De Mesmaeker, obsédé par la signature de mystérieux contrats, y laissera plusieurs de ses costumes impeccablement taillés. Le pointilleux et avare Boulier, comptable de son état, recommandera à son patron, l'éditeur Charles Dupuis, d'augmenter « massivement » les collègues du gaffeur.

Inversion des normes

Mais à y regarder de plus près, Gaston Lagaffe n'est pas qu'un employé catastrophe. Il est aussi un révélateur des travers de cet univers professionnel qui tente vainement de le dresser. À tel point qu'il est devenu un sujet d'étude pour chercheurs, enseignants et philosophes s'intéressant à la question du travail. Franquin, qui a dessiné Gaston sur quatre décennies avant son décès en 1997, s'est toujours défendu de toute critique délibérée, répétant que son personnage est « surtout là pour faire rire ». Mais le rire n'est-il pas l'un des vecteurs de la satire ?

« Si la série des Gaston est empreinte d'un certain réalisme, ce réalisme est mis en scène de façon outrancière », écrivait en 2022 dans la « Revue française de gestion » Amaury Grimand, professeur en sciences de gestion et de management à l'université de Nantes. Les aventures de l'anti-héros « renvoient à une forme de culture populaire qui emprunte à la tradition moyenâgeuse du carnaval, sur le principe de l'inversion des normes qui voit les patrons devenir des subordonnés, la règle être transgressée et les échecs devenir des succès ».

"C'est finalement un grand travailleur,
qui ne fait pas le travail que l'on attend de lui."


André Franquin Créateur de Gaston

Pourfendeur de la dictature du chiffre, le gaffeur n'a de cesse de tourner en ridicule - sans le vouloir - toute figure d'autorité voulant exercer sur lui un contrôle trop étroit, à commencer par le comptable Boulier. « Gaston contre Boulier, c'est l'incarnation des deux faces de l'entreprise, le monde qui bouge et la rigidité, pointe Luc de Brabandere, mathématicien et ex-directeur de la Bourse de Bruxelles devenu philosophe de l'entreprise. Leur opposition rappelle ce qu'est la comptabilité dans sa nécessité mais aussi dans sa limite, c'est-à-dire un instantané basse définition. On ne peut pas se passer de Boulier, mais on ne peut pas se passer de Gaston non plus. »

Le roi du « team building »

Bien qu'il éternue à la simple mention du mot « effort », le gaffeur n'est de fait pas si inutile qu'il en a l'air. Franquin disait de lui que « c'est finalement un grand travailleur, qui ne fait pas le travail qu'on attend de lui ».

Bricoleur tout terrain, Gaston s'évertue - maladroitement - à améliorer le quotidien de ses collègues, qu'il s'agisse d'inventer un monorail pour se déplacer dans les bureaux ou un dispositif anti-courant d'air. Il est le champion des économies d'énergie et du recyclage, même si son appareil séparant l'encre du papier ne servira qu'à effacer les contrats enfin signés de De Mesmaeker.

Il est aussi le roi du « team building » : il cuisine pour les autres - à côté de ses expériences de chimie -, organise un chamboule-tout ou un théâtre de marionnettes au milieu de la rédaction, invite un grand maître de yoga qui convertira jusqu'à l'homme d'affaires pressé…


Un employé du XXIe siècle

S'il apparaissait aujourd'hui, Lagaffe paraîtrait bien plus en accord avec son époque. Dans un article de 2021 intitulé « Comment un héros sans emploi redéfinit le monde du travail », Sabrina Messing, enseignante-chercheuse à l'université de Lille, souligne que « la quête de sens et l'humanisation sont des éléments récurrents et centraux » de la série. Les parties de baby-foot entre le gaffeur et son collègue dessinateur Lebrac pourraient ainsi trouver leur place dans une entreprise comme Google , partisan d'un environnement professionnel mêlant travail et loisir.

« Gaston a tous les codes que l'on recherche aujourd'hui : il est RSE, inclusif, innovant, 'out of the box', abonde Arnaud Lacan, professeur de management au sein de la Kedge Business School de Marseille. Les manageurs ne doivent pas avoir peur de prendre ce profil atypique, de se laisser bousculer et emmener dans un ailleurs qu'ils n'imaginent pas ».

"Il y a du Lagaffe partout autour de moi et c'est génial !"

Michel-Edouard Leclerc Président de E. Leclerc

Lagaffe est en quelque sorte un rempart contre la stagnation. « Quand un patron dit que chez lui ça tourne rond, n'est-ce pas justement le signe qu'on tourne en rond ? interroge Luc de Brabandere. Gaston incarne l'empêcheur de tourner en rond, l'intrus, le signal d'alarme, l'inconfort permanent. »

« Faire de l'intelligence collective »

Voilà pourquoi Michel-Edouard Leclerc déclarait qu'il recruterait volontiers un Lagaffe. «Dans une équipe, il y a toujours quelqu'un un peu en marge, bienveillant et discret, un peu en lévitation, décalé sans être absent, mais qui se révèle tout à coup, en prenant une initiative quand le reste du groupe a l'air paralysé », avait-il précisé sur LinkedIn, concluant qu'« il y a du Lagaffe partout autour de moi et c'est génial».

Reste à savoir comment gérer un Gaston. Fantasio et Prunelle s'échinent gag après gag - le plus souvent à leurs dépens - à trouver un moyen de « mettre de l'ordre dans cette tête », comme le dit le second, qui ira jusqu'à l'enfermer dans son bureau ou l'envahir de réveils sonnant à chaque début d'une nouvelle tâche.

« Fantasio et Prunelle cherchent à faire plier Gaston pour le changer profondément et faire de lui quelqu'un d'autre, explique Arnaud Lacan. Ils s'épuisent, perdent du temps et n'obtiennent rien. Le conseil que l'on donne aujourd'hui aux managers est au contraire de s'appuyer sur les qualités humaines de leurs subordonnés et non d'essayer de les transformer. D'être capable, sans tout accepter, de laisser les idées remonter, faire de l'intelligence collective. »

« Elon Musk à 25 ans aurait pu ressembler à Gaston »

Citant l'exemple de Jules Verne et de son éditeur Pierre-Jules Hetzel, le philosophe Luc de Brabandere souligne qu'en effet, « les grandes idées sont souvent issues de deux personnes, même si l'histoire à tendance à évacuer l'une des deux » : « Une des règles de la créativité, c'est qu'aucune idée ne naît bonne. Gaston incarne la première étape, la divergence, cette forme de pensée qui n'est possible que lorsqu'on oublie toutes les contraintes. Les grands patrons sont ceux qui savent observer les Gaston, les écouter et faire la deuxième partie de la pensée. »

« Gaston, c'est un intrapreneur qui passe son temps à hacker le système et à innover, complète Arnaud Lacan. On le brime alors qu'il serait incubé aujourd'hui. Si vous placez Elon Musk à vingt-cinq ans dans une entreprise très verticale, il pourrait lui ressembler. Gaston, il faut lui confier des missions de R&D pour qu'il transmette ses idées et ne soit pas dans la réalisation technique. »



Il est donc temps de réhabiliter le « héros sans emploi » dans sa qualité de salarié utile à l'entreprise. Un faux procès aux prud'hommes avec de vrais avocats s'est même déjà tenu en ce sens à l'occasion du salon Livre Paris en 2018. « Quelle hypocrisie de dire qu'il ne fait rien ! Inventeur, journaliste, journaliste, bricoleur, cuisinier… Qui parmi nous peut-il revendiquer une telle multiactivité ? », répondait l'avocat du gaffeur, Me Romain Boulet, à celui des éditions Dupuis, Me Ambroise Colombani, qui affirmait quant à lui qu'« une entreprise privée n'est pas un lieu de spectacle, de loisirs et de repos ». Lagaffe avait été relaxé, avec l'assentiment complice du public.

« Ne pas perdre de vue les choses importantes »

Même son manager Prunelle finit parfois par rendre les armes, reconnaissant que son subordonné a « peut-être trop d'imagination pour classer du courrier » en le voyant transformer des poubelles à pédale en raquettes de tennis. De même qu'il lui donnera finalement raison - après une grosse colère - lorsque celui-ci préférera attendre le couple d'hirondelles installé dans sa voiture plutôt que de conduire son supérieur à un rendez-vous urgent - « tes rendez-vous d'affaires et tout ça, c'est très gentil, mais il ne faut pas perdre de vue les choses importantes », lui assènera Lagaffe.

Et il ne faut pas oublier cet ultime pied de nez de Franquin : en quarante années et 912 gags publiés,

Gaston sera le seul, au grand désespoir de sa hiérarchie, à signer des contrats avec De Mesmaeker. Pour une recette de soupe au poulet et au poisson et une horloge en forme de capsule spatiale, baptisée « Cosmo-Coucou ».


Faites nous part de vos commentaires, de vos réactions,
de vos témoignages... nous pourrons les publier.

______________












Qui sommes-nous ?

Nous écoutons, nous lisons, nous regardons...

C'est parfois un peu ardu, et les news peuvent demander de l'attention.
Mais elle sont souvent remarquables !


Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion et nourrir celle-ci.
Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici.


Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs,
et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur.

Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur
qui pourrait nuire à sa réputation.


Bien sûr, vos commentaires sont très attendus.


   L'équipe de La Mouette déchaînée.