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15.07.2024 - N° 1.691

Retour sur la question de la GPA

Par Johan Rivalland
 
Johan Rivalland, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Cachan
et titulaire d’un DEA en Sciences de la décision et microéconomie,
est professeur de Marketing et d'Economie.




La GPA constitue-t-elle une liberté ? Une question qui mérite le débat, en tâchant de s’écarter des considérations politiques qui la parasitent.

Alors que le débat ressurgit ces derniers jours avec l’adoption par le Parlement européen d’une directive associant pour la première fois la Gestation Pour Autrui (GPA) à la traite d’êtres humains, il n’est pas inutile de revenir sur la question.

Certes, le texte semble limiter les circonstances particulières qui permettent de l’y apparenter.  Et cela a donné lieu à quelques passes d’armes au niveau politique, certains reprochant en outre à des médias plutôt classés à droite d’avoir amalgamé le texte.

Plus fondamentalement, nous allons nous poser la question ici de la GPA en tant que liberté. En est-elle une ou au contraire peut-on penser qu’elle est un instrument d’aliénation et une source de souffrances ?

Pour en discuter, je reprendrai simplement l’essentiel de ce que j’écrivais dans un article en novembre 2021. Il s’agit d’un simple point de vue, de convictions personnelles, et non d’asséner de quelconques vérités. J’espère donc de nouveau des réactions de lecteurs, qui permettront d’apporter différents points de vue argumentés et, idéalement, viendront enrichir cette simple ébauche de réflexion.

Un enjeu de civilisation ?

En cohérence notamment avec les idées développées par Chantal Delsol dans son ouvrage Le crépuscule de l’universel, j’aurais tendance pour commencer à mettre en garde contre la prétention à vouloir ériger nos valeurs en valeurs universelles. Y prétendre avec trop d’affirmation peut paraître à d’autres à la fois présomptueux et relever de l’idéologie. Il convient donc tout à la fois de demeurer humbles et de respecter la singularité des autres cultures.

Mais surtout, faire de la GPA un sujet hautement symbolique me semble quelque peu dangereux, vu la nature du sujet et les désaccords de fond qui subsisteront sur la question. Car il s’agit d’une réflexion qui touche au vivant, à l’éthique, à la nature même de l’être humain. Compte tenu du caractère délicat de la question et de ces désaccords de fond, il me paraît donc difficile d’en faire un enjeu de civilisation.

Par ailleurs, opposer comme d’aucuns une vision occidentale à une vision confucéenne tout en évoquant la politique de l’enfant unique (mise en œuvre par la République populaire de chine) et en déniant aux États la légitimité d’intervenir sur ces questions me semble bien trop délicat pour que l’on puisse la placer entièrement sur ces plans. Nous allons tenter de voir pourquoi.

La question de la liberté

Être libéral n’est pas, tout au moins de mon point de vue que l’on pourra contester, faire de la liberté une fin en soi. Pour de nombreux libéraux, la liberté est plutôt considérée comme un chemin jonché d’obstacles, mais que l’on peut parvenir à surmonter.

Trop souvent, un sujet comme la GPA constitue un simple marqueur idéologique opposant droite et gauche. Si certains tentent, bien sûr, de récupérer ce sujet comme ils le font avec d’autres dans le but d’en retirer des gains politiques, dressant même de véritables caricatures de leurs opposants, ils tendent à rétrécir le débat et à le détourner de ses véritables enjeux.

Vouloir construire sa vie en cherchant à corriger des déficiences liées à la nature, pourquoi pas. La fécondation in vitro est par exemple un moyen pouvant être jugé intéressant pour pallier de telles déficiences en répondant ainsi au désir d’enfant. Mais la GPA est un tout autre sujet qui met en jeu bien plus que le seul désir d’enfant des parents, et ces parents eux-mêmes.

Car, en effet, peut-on ne considérer uniquement que le choix des parents désireux d’avoir un enfant, pour décréter qu’il s’agit d’une liberté, voire d’un droit ? Au risque d’en faire ou la réponse à un désir parfois purement égoïste, ou à un effet de mode, ou encore à un possible caprice de star pouvant servir de référence à d’autres (il semblerait même que l’une de ces stars au moins ait fait le choix de la GPA pour ne pas prendre le risque de dégrader son propre corps, ce qui aboutit à reporter ces conséquences sur une autre, ce qui interroge).
Le risque n’est-il pas d’en faire, autrement dit, une forme de commerce, le vice allant déjà jusqu’à prévoir dans certains cas une forme de service après-vente où il est semble-t-il possible d’échanger l’enfant si l’on n’est pas satisfait ou bien de le refuser s’il n’est pas conforme à ce qui était attendu ou né avec une malformation ?! (ou encore, si j’allais plus loin, mais tout est possible… une prestation jugée de santé publique qui serait un jour remboursée par la Sécurité Sociale ?).
Certains ne voient-ils pas déjà poindre des tentations eugénistes, avec choix du donneur, choix de la porteuse, critères de sélection physique et autres considérations bien lugubres ? N’oublions pas que le libéralisme ne va pas sans l’éthique et sans les valeurs fondamentales de la dignité humaine. Et la liberté ne peut en aucun cas ne concerner les uns sans se soucier des autres. Autrement dit, la prétendue liberté de choix de ceux qui ont un désir d’enfant ne peut, seule, être en question…
 
Un choix qui implique qui ?

S’il ne s’agissait que d’accomplir le désir d’enfant des parents, alors le problème serait relativement simple. Mais si l’on fait abstraction des débats purement politiques (ou politiciens), il s’agit d’une question qui implique d’autres acteurs essentiels. Et qui touche aussi à leur liberté.

Pour commencer, il y a bien sûr la mère porteuse. J’ai été marqué il y a déjà quelques années, à la fois par un reportage, mais aussi par des articles de fond que j’ai pu lire relatant la manière dont des mères porteuses pouvaient être traitées en Inde (mais c’est vrai aussi dans d’autres pays). Nous étions là face à des réalités particulièrement scabreuses, qui confinent en effet à l’exploitation humaine, la maltraitance, le bafouement des droits et des libertés humaines. L’opposé, donc, du libéralisme.

On m’objectera que l’Inde est tout sauf un modèle en la matière, et qu’il est possible de mieux encadrer la chose. Certes. Mais accepter la GPA en tant qu’enjeu de civilisation, c’est aussi déjà approuver en partie l’idée qui lui est inhérente, même si on espère bien entendu justement introduire un nouveau modèle qui permettrait d’apporter des corrections à ces dérives, et réduire ce mécanisme à des questions de réglementation, de « rémunération », indemnisation, choix des donneurs, etc., c’est bel et bien – de mon point de vue – faire de l’humain une marchandise.

Je vais certainement froisser les défenseurs de la GPA, mais j’y vois un parallèle avec les ventes d’organe (je ne parle ni des dons, généralement admirables, ni des odieux trafics). Être acculé à vendre l’un de ses organes (pas en France, bien entendu) parce qu’on se trouve en situation de détresse financière est l’une des situations les plus affreuses qui existent. Même si la personne qui « choisit » d’en arriver là le fait en conscience, dans le meilleur des cas, peut-on parler de liberté ?

Bien sûr, on s’offusquera probablement de la comparaison, la GPA ayant pour objet de procurer à des parents le bonheur d’avoir un enfant. Dans le cas de l’organe, je sais bien que l’on dépossède quelqu’un au profit d’un autre (pour une présumée bonne cause aussi, donc, en théorie). Mais sommes-nous certains que le sujet est si éloigné ?

Car même si l’on voit aussi – de prime abord – des reportages sur des témoignages heureux de mères porteuses satisfaites d’avoir pu contribuer au bonheur de couples de parents, combien de souffrances ou de détresses réelles derrière ces cas montrés en exemple ? Combien de dépressions, de sentiments d’arrachement éprouvés a posteriori, de maux ou troubles cachés ? Et ces cas sont-ils vraiment représentatifs ? Il est beau de supposer en théorie qu’il s’agit d’un choix consenti (restons sur le cas d’une GPA assurée à l’aide d’un bon encadrement et d’un accompagnement de qualité), mais je doute suffisamment de la réponse pour pouvoir approuver la GPA. Et ce n’est pas tout…

La question fondamentale de l’enfant

Car le grand oublié me semble être l’enfant. D’un point de vue strictement personnel (mais que beaucoup doivent aussi partager), j’ai le sentiment qu’il devient une sorte de marchandise. Quel que soit le bien qu’on lui veuille, et je ne doute pas qu’on lui veuille la plupart du temps le plus grand bien.

Car, là aussi, qui peut affirmer que l’enfant désiré, puis choyé, ne sera pas indemne de troubles durant son existence, liés à l’arrachement à celle avec qui il s’est trouvé en symbiose durant neuf mois cruciaux, durant lesquels il a ressenti beaucoup de choses, qui demeureront plus tard dans le registre du subconscient ? (que dire, d’ailleurs, si ce qu’il a ressenti est un détachement éventuel de la mère porteuse, qui n’avait pas intérêt à trop ressentir sa grossesse afin d’éviter des troubles ultérieurs ? Ou s’il a ressenti d’éventuelles tensions, troubles, état de semi-dépression ou contradictions chez celle qui l’a porté tout en étant consciente qu’elle ne garderait pas cet enfant ?). Ce n’est pas parce qu’il sera ensuite très aimé (par d’autres) qu’il ne gardera pas des séquelles invisibles que vous et moi ne serions pas forcément capables de voir de prime abord.

Le témoignage suivant, diffusé ces jours-ci sur la radio Europe 1 va d’ailleurs dans le sens de cette intuition :



Et j’y mêlerai un autre sujet, que je sais délicat de certains points de vue que je n’aborderai pas ici : même si l’on peut parfaitement comprendre que des parents souhaitent ardemment un enfant issu de leurs gènes, la solution de l’adoption ne peut-elle être cependant préférée, au vu des réserves que j’émets ci-dessus concernant la GPA ? Elle permet à la fois de répondre au désir d’enfant, d’espérer « sauver » un enfant perdu ou malheureux en lui apportant tout l’amour dont il a besoin, et de ne pas risquer de créer du malheur supplémentaire ; à condition, là aussi bien sûr, de considérer l’adoption de manière extrêmement encadrée, car là aussi nous savons hélas que sévissent d’horribles trafics.

Pour conclure, je souligne que je ne suis pas un spécialiste du sujet, et que ces libres propos rédigés d’une traite n’appartiennent qu’à moi. Je suis bien évidemment très loin d’avoir fait le tour de la question ; j’ai bien présent aussi à l’esprit d’autres arguments lus ne serait-ce que dans d’autres articles plus anciens parus n’allant pas dans le même sens.

C’est pourquoi je suis curieux de lire les réactions,
en les souhaitant apaisées et argumentées.



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