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06.06.2024 - N° 1.652 Ce que le Débarquement doit au calcul économique Par Hippolyte d'Albis Hippolyte d’Albis est professeur à l’Ecole d’économie de Paris, directeur de recherche au CNRS et coprésident du Cercle des économistes. ![]() Le 6 juin 1944, alors qu'ils sont sous le feu des mitrailleuses lourdes des forces de défense côtière allemandes, des soldats américains débarquent de la rampe d'une péniche de débarquement des garde-côtes américains, lors des opérations de débarquement des Alliés en Normandie. On ignore généralement que des économistes ont contribué au 6 juin 1944. Une histoire racontée par Hippolyte d'Albis, où l'on croise les noms de Wassily Leontief, Milton Friedman, George Stigler, futurs Prix Nobel. Les 80 ans du jour J offrent la double occasion de célébrer les héros débarqués sur les plages de Normandie et d'entretenir l'alliance militaire transatlantique. On se doute qu'une opération d'une telle envergure a été minutieusement préparée, mais on ignore généralement que des économistes y ont contribué. Tout commence le 11 juillet 1941 avec la création par Franklin Roosevelt d'un service administratif chargé de collecter toutes informations et données disponibles nécessaires à la sécurité nationale. Ce Bureau des services stratégiques (dont l'acronyme anglais est OSS) recrutera de nombreux jeunes économistes dont la carrière universitaire fut ensuite spectaculaire - pas moins de cinq futurs présidents de l'Association américaine d'économie y ont ainsi travaillé - sous la houlette d'Edward Mason. Ce dernier retournera après la guerre à Harvard pour diriger l'Ecole de gouvernement. Les missions initiales portaient assez classiquement sur l'évaluation des forces de l'ennemi. L'analyse fut cependant déterminante, car, à plusieurs reprises, les économistes de l'OSS allèrent contre les consensus prévalant dans les états-majors. Ils établirent notamment que l'Allemagne ne connaissait pas de risque majeur pour sa sécurité alimentaire fin 1941, que ses capacités limitées de transport ferroviaire déterminaient son offensive en Russie et, surtout, que ses ressources en hommes mobilisables étaient moindres qu'anticipées habituellement du fait de la faiblesse des naissances pendant la Première Guerre mondiale et des importantes pertes sur le front de l'est. Une véritable analyse « coût-bénéfice » Certains économistes de l'OSS furent affectés à l'« unité des objectifs ennemis », installée à Londres, qui devait déterminer les cibles industrielles à détruire prioritairement. Une véritable analyse « coût-bénéfice » est alors développée qui met en balance les risques associés au bombardement d'une usine donnée et les dommages pour l'ensemble de la structure productive. L'analyse intersectorielle fut ainsi menée par Wassily Leontief , qui la généralisera ensuite avec un fameux tableau entrée-sortie qui lui vaudra le prix Nobel en 1973. Une cible recommandée fut les usines de fuselages et roulements à billes, mais un raid désastreux effectué sans escorte en août 1943 mit, temporairement, un terme à l'opération. Lors de la préparation du débarquement en Afrique du Nord, les économistes épluchèrent les dossiers des compagnies d'assurance américaines pour établir un plan précis des bâtiments dans les zones de parachutage. Pour la Normandie, ils s'opposèrent au renseignement britannique en proposant des bombardements de jour ciblés sur les ponts et les raffineries. Quand le carburant allemand baisse Eisenhower, initialement favorable au pilonnage de nuit et à ses effets démoralisateurs, se rallia à la stratégie des économistes à la suite des succès obtenus début mai sur les ponts de la Seine, qui seront tous détruits avant le Débarquement. Quant à la production allemande de carburant, elle fut divisée par trois entre mars et juin 1944, facilitant considérablement les opérations des alliés. Auriez-vous refusé le Débarquement pour sauver la planète ? En parallèle, un groupe de recherche était créé à Columbia pour répondre aux problèmes spécifiquement militaires. Les futurs prix Nobel Milton Friedman et George Stigler en feront partie, ainsi qu'Abraham Wald, qui développera à cette occasion l'analyse séquentielle qui est encore incontournable en statistique. La
Seconde Guerre mondiale nous rappelle ainsi que l'image d'Epinal selon
laquelle les économistes du passé étaient enfermés dans leur tour
d'ivoire
est fausse, et que c'est en se confrontant aux problèmes de leur temps qu'ils ont pu devenir grands.
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