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12.05
.2024 - N° 1.628

Albert, le pire des bureaucrates


Par
Gaspard Koenig
  
Gaspard Koenig est philosophe, essayiste,
romancier et homme politique français.



Face au chantier de la simplification administrative, le gouvernement a lancé « Albert », une intelligence artificielle visant à améliorer les services publics.
Raté, estime Gaspard Koenig, car l'impénétrable Albert manquera de bon sens
et de compassion, qualités indispensables au bureaucrate.

Chat échaudé craint l'eau froide. Les multiples et bruyantes annonces sur la simplification égrenées cette dernière semaine par président, Premier ministre et ministre de l'Economie ne sauraient faire oublier que ce gouvernement s'est ingénié à compliquer la vie des chômeurs, des parents qui souhaitent faire l'école à la maison, des bénéficiaires du RSA, des entrepreneurs pris dans la moulinette infernale du guichet unique, des ménages hagards devant MaPrimeRénov' ou le bonus réparation, des propriétaires immobiliers soumis à des déclarations byzantines, des profs aux prises avec l'usine à gaz des groupes de niveau, etc.

La bureaucratisation est un paradigme bien ancré, tout autant déployé par l'administration que par le secteur privé, reflétant une demande sociale de report du risque, et que l'on ne saurait éliminer par décret.

Deuxième piège

On ne peut néanmoins systématiquement bouder toute bonne volonté. Il aura fallu la révolte des agriculteurs pour que le pouvoir exécutif reconnaisse enfin l'ampleur et la gravité du phénomène, qui paralyse les petits et les indépendants au profit des institutions ou entreprises établies. Le gouvernement est parvenu à éviter le piège le plus évident, celui de l'énième commission de simplification.

Plutôt que de vider les normes une par une à la cuillère, on nous promet des mesures structurelles : suppression des Cerfa, division par deux du Code du commerce, latitude donnée aux préfets pour déroger aux normes réglementaires au cas par cas. Cette dernière disposition mérite l'attention. Elle assume une part d'arbitraire, inévitable corollaire de l'adaptation locale et de l'exercice d'un jugement humain. Encore faut-il avoir accès au préfet…

En revanche, le gouvernement est tombé à pieds joints dans le deuxième piège, celui de l'intelligence artificielle. Le Premier ministre a en effet vanté une IA bien de chez nous, prénommée « Albert », qui simplifiera les procédures. Nourri de centaines de milliers de normes et de millions de données sur les administrés, Albert nous fournirait sur un plateau la prestation sociale adéquate, préremplirait telle ou telle déclaration, voire instruirait des projets d'urbanisme. C'est là méjuger gravement le rapport entre la règle de droit et la machine.

« L'IA gérera »

Tout d'abord, Albert représente pour les pouvoirs publics la pire incitation à ne pas simplifier. Plutôt que de rendre le droit compréhensible pour une intelligence humaine, ce qui semble la moindre des exigences dans une société où nul n'est censé ignorer la loi, on admet définitivement la pléthore des critères et l'impénétrabilité des dispositifs. Pourquoi alors ne pas en ajouter ? L'IA gérera. Il n'y aura plus aucune limite physique, concrète, à l'inflation normative.

"Dépourvu de toute compassion, Albert sera le pire des bureaucrates."

Ensuite, Albert nous décevra nécessairement quand nous aurons besoin de lui. Il rendra fous tous ceux qui ne « rentrent pas dans les cases » (tous ceux qui vivent une vie digne d'être vécue, donc) pour une raison technique précise : l'IA est par construction dépourvue de bon sens, comme le répète un de ses meilleurs spécialistes mondiaux, Yann Lecun ; pur mécanisme de corrélation statistique, elle est incapable d'appréhender un environnement de manière panoptique et d'y envisager une situation singulière. Dépourvu de toute compassion, Albert sera le pire des bureaucrates.

Candeur techno-solutionniste

Enfin et surtout, Albert risque de nous transformer nous-mêmes en robots. Le mécanisme de la « boîte noire » interdit en effet de reconstituer le raisonnement d'algorithmes d'apprentissage profond. On s'habituera donc à percevoir des allocations sans savoir pourquoi, à fournir des informations sans comprendre leur utilité, à suivre des injonctions sans en saisir le sens.

Maître du nudge, Albert nous guidera imperceptiblement. C'est ce que le philosophe du droit canadien Ian Kerr a baptisé « Autopia », du nom de l'attraction d'Eurodisney où les enfants croient conduire une voiturette, mais où un mécanisme invisible les ramène toujours vers le milieu de la route. A quoi bon une règle, même juste, à laquelle on ne sait plus pourquoi on obéit, ni comment lui désobéir ? N'est-ce pas l'exact opposé du contrat social, qui doit lier entre eux des citoyens libres, conscients des droits qu'ils s'accordent et des interdits qu'ils s'imposent ?

Réduire l'existence en data, c'est le principe même de la bureaucratie. Espérons que la candeur techno-solutionniste cède la place à la rigueur juridique.

En 2015, le regretté Robert Badinter était parvenu, avec d'autres juristes, à ramener le Code du travail à quelques pages et une soixantaine de principes clairs.
Ce n'est pas Albert qu'il nous faut, mais Robert !




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