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09.02.2024 - N° 1.535

Pourquoi Gabriel Attal échouera
à relever le pouvoir d’achat des Français

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Par Claude Sicard
           
Claude Sicard est ingénieur agronome, Sciences Po, et docteur en économie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la stratégie d’entreprise : Pratique de la stratégie d’entreprise, Le Manager Stratège et L’audit de Stratégie (Ed Dunod). Après un début de carrière dans l’industrie, a été directeur adjoint du département d’Économie de la CEGOS. Puis, ayant créé son cabinet de Conseil, la société OCS, Consultants, il s’est spécialisé dans les techniques d’analyse stratégique d’entreprises.



Le SMIC est 10% trop élevé et le niveau de vie des Français est de 10% supérieur
à ce que permettent les rémunérations des salariés.

Parmi les sujets de mécontentement de la population il en est un qui est récurrent : la faiblesse du pouvoir d’achat. C’est encore une fois ce qu’a montré le dernier sondage IPSOS pour le CESE, en date du 26 octobre 2023. Les Français interrogés sur ce que sont leurs préoccupations placent le problème du pouvoir d’achat en tête, avec 40 % des réponses, suivi par la santé.

Aussi notre nouveau Premier ministre, Gabriel Attal, a-t-il dans sa déclaration de politique générale, à l’Assemblée, déclaré qu’il voulait «  desmicardiser » les Français, c’est-à-dire augmenter leur pouvoir d’achat : un trop grand nombre de nos salariés se trouvent  condamnés à rester indéfiniment au SMIC, et cela est insupportable, nous dit notre nouveau premier ministre.. Mais est-ce possible, et dans quels délais cela va-t-il pouvoir se faire ?

Actuellement, les statistiques de la  DARES nous indiquent que 17,3 % de nos salariés sont au SMIC, et ce pourcentage progresse : en 2021,il s’agissait de 12,0 % seulement. Les Français, sont fortement préoccupés par « la faiblesse de leur pouvoir d’achat », et ce, d’autant qu’il y a, depuis un peu plus de deux ans maintenant, de l’inflation..

Il faut donc s’interroger : ce sentiment d’insuffisance du pouvoir d’achat, est-il justifié ? Est-ce un simple ressenti purement subjectif, ou bien, véritablement, une réalité intangible ? On sait que les Français sont un peuple d’éternels insatisfaits, et l’on se souvient du succès considérable qu’avait eu, il y a quelques années, l’ouvrage de l’essayiste François de Closets  intitulé « Toujours plus » (Grasset-1982) où il nous expliquait que le « toujours plus » est une revendication endémique caractéristique du peuple français ; et, en 2006, ce journaliste revint à nouveau sur le même sujet en publiant « Plus encore » (Fayard). Il y avait eu entre notre ministre de l‘Intérieur et celui de la Justice un débat de même nature à propos de nos problèmes de sécurité, l’un parlant, chiffres en mains, d’un véritable problème de sécurité existant aujourd’hui en France, l’autre, d’un simple « sentiment d’insécurité », un sentiment non fondé. Le ministre Dupont-Moretti avait dit à Ruth el Krief qui l’interrogeait sur Europe 1 : « Le sentiment d’insécurité, c’est un fantasme : c’est du populisme ». Alors ?  Véritable problème, cette fois, que celui de l’insuffisance du pouvoir d’achat, ou bien un fantasme ?  Que va donc pouvoir faire  Gabriel Attal face à ce « populisme » ? Il faut voir où nous en sommes, et ce que nous disent les chiffres.

Le SMIC en France est trop haut : explications

La première remarque qu’il faut faire, c’est que notre PIB par habitant n’est pas un des plus élevés d’Europe, loin s’en faut, mais les Français paraissent ne pas en avoir réellement conscience. Le tableau ci-dessous indique comment notre SMIC se situe  par rapport à quelques uns de nos voisins, et il varie, évidemment, avec le niveau de richesse des pays:



Pour s’étalonner, il faut se reporter à la corrélation existant entre ces données, en prenant le PIB/tête comme variable explicative :



L’équation de la droite de corrélation indique que pour le PIB/capita qui est le nôtre on devrait en être à un  SMIC mensuel de 1587 euros seulement. Notre SMIC est donc fixé, relativement, trop haut : il est 10 % supérieur à ce qu’il devrait être, par rapport à ce que font les pays européens qui, comme nous, ont mis en place ce garde-fou.

On voit que le SMIC est lié au PIB par habitant, et dans ce domaine la France se place mal :elle se trouve à la 13e position seulement en Europe, avec un PIB par tête qui est 16%  inférieur à celui de l’ Allemagne, 30 %  inférieur à celui des Pays-Bas, et pas même la moitié de celui de la Suisse, des pays qui sont pourtant nos voisins.  Les Français semblent l’ignorer, mais les frontaliers, eux, en sont bien conscients : ils sont environ 350.000 actuellement qui  ne manquent pas d‘aller chaque jour travailler en Suisse, au Luxembourg, ou en Allemagne, quand cela leur est possible. Cette relation étroite entre les PIB/capita et les salaires n’est en rien surprenante puisque les PIB des pays, dans leur construction, sont constitués à plus de 60 % par les rémunérations des actifs.

Les Français ont un niveau de vie supérieur à ce que leur rémunération mensuelle est capable de leur fournir

L’INSEE, depuis quelques années (cf. INSEE -France, portrait social), publie des tableaux « Niveau de vie et pauvreté dans l’UE » et cet organisme chiffre les niveaux de vie à la fois en euros et en PPA (Parité de Pouvoir d’Achat). S’agissant, ici, d’une réflexion menée sur les salaires, qui sont l’élément principal qui détermine le niveau de vie, il convient de rapprocher les salaires des évaluations du niveau de vie exprimées en PPA, telles qu’elles sont faites par l’INSEE :



Le graphique ci-dessous montre la corrélation existant entre ces données, en prenant le niveau de vie comme variable explicative :


L’équation de la droite indique que notre niveau de vie correspond à un salaire plus élevé que celui que nous percevons effectivement (en moyenne) : 4.189 dollars, alors que nous en sommes à  3.821 dollars seulement, soit environ, à nouveau, environ 10 % d’écart. Les Français, selon cette approche, auraient un niveau de vie supérieur à ce que leur rémunération mensuelle est capable de leur fournir, et cela est dû à la façon dont l’Etat a organisé la vie de la société. Comme on le sait, les soins sont pratiquement gratuits, tout comme l’est l’enseignement, les transports sont fortement subventionnés, le temps de travail annuel est plus court que dans les autres pays, et on part à la retraite plus tôt qu’ailleurs. Tous ces avantages sont donnés par des circuits très complexes de redistribution, et  cela a pour conséquence que l’Etat qui a des dépenses publiques bien plus élevées que dans tous les autres pays en proportion du PIB se trouve contraint de recourir chaque année à l’endettement pour boucler ses budgets, ceci, malgré des  prélèvements obligatoires qui sont les plus élevés de tous les pays européens. En somme, les Français vivent avec un salaire moyen fictif de 4.189 dollars, plus élevé que le salaire mensuel qu’ils perçoivent, mais ils n’en ont nullement conscience ; ceci a pour inconvénient, pour notre premier ministre, que faute d’avoir une appréhension objective de leur niveau de vie ils ont facilement tendance à se plaindre et à  revendiquer des augmentations de salaire.

Pour accroître le niveau de vie des Français il faut augmente le PIB par habitant

On voit donc qu’il ne va pas être facile à notre Premier ministre d’accroître rapidement la rémunération des Français : déjà le SMIC est-il 10% supérieur à ce qu’il devrait être, et le niveau de vie est de 10 % supérieur, lui aussi, en moyenne, à ce que permettent les rémunérations des salariés. Avec la façon dont la société est organisée, les Français bénéficient d’avantages considérables qui améliorent leur niveau de vie quotidien : ils vivent, sans le savoir, avec un salaire fictif supérieur à leur salaire nominal. Ce sont, là, des réalités qu’un homme politique, fut il un bon communiquant, est totalement incapable d’expliquer à des foules qui viendraient manifester sous ses fenêtres.

L’augmentation de notre PIB per capita est donc la  seule solution permettant de satisfaire le besoin d’amélioration du pouvoir d’achat des Français : il n’y a donc pas d’autre solution que de s’attaquer sérieusement à la dynamisation de notre économie pour faire de la croissance et augmenter rapidement notre PIB. Notre PIB depuis bien longtemps ne croit pas assez vite, et c’est ce qui génère, en permanence, du mécontentement.

Dans une étude publiée en 2018 par l’ONU, le service des statistiques des Nations Unies a examiné comment ont évolué sur une longue période les économies  des pays. Nous indiquons, ci-dessous, les résultats de cette étude pour un certain nombre de pays européens, en réactualisant les données, et  en mettant en exergue  le cas d’Israël qui est particulièrement exemplaire :



La France, depuis la fin des « Trente Glorieuses »,  réalise de très mauvaises performances en matière économique : si elle avait multiplié par 4,9 son PIB par tête, comme l’ont fait la Suisse ou le Danemark, on  en serait à un PIB/capita de 62.075 dollars, supérieur à celui de l’Allemagne, comme c’était le cas en 1980 : mais on en est très loin !

Ce qui s’est produit, c’est que notre secteur industriel s’est complètement dégradé, d’année en année, sans que les pouvoirs publics n’aient jugé nécessaire d’intervenir. Ils sont restés sur l’idée toute faite voulant qu’une société moderne soit une société « post- industrielle », c’est-à-dire, dans leur esprit, sans industrie, un cliché développé en France par des sociologues connus, comme par exemple Alain Touraine qui avait  publié en 1969 « La société postindustrielle » (Paris-Denoël). Le secteur industriel ne représente plus, aujourd’hui, que 10  % du PIB en France (industrie, hors construction), alors qu’il s’agit de 23%  ou 24 % dans des pays comme l’Allemagne ou la Suisse, et notre pays est le plus désindustrialisé de tous les pays européens, la Grèce mise à part. Pour redresser notre économie et la rétablir dans  ses grands équilibres il va nous falloir porter à 18 % environ la contribution du secteur industriel à la formation du PIB, et cela va demander beaucoup de temps, pour autant qu’on y parvienne. Emmanuel Macron n’avait pas vu le problème au cours de son premier quinquennat, et il avait été pourtant, au préalable, ministre de l’Economie !  Ce n’est qu’avec la crise du Covid-19 qu’il a pris conscience de la très grave désindustrialisation du pays, et il a lancé, en octobre 2023, un plan  pour le réindustrialiser, le plan  « France 2030 » doté d’un budget de 30 milliards d’euros. Mais ce budget est très insuffisant, et, autre inconvénient, il ne pourra s’appliquer qu’à des « industries vertes », les aides à l’investissement, selon les directives de Bruxelles, ne pouvant bénéficier qu’à des projets écologiquement corrects.

Nous avons chiffré, dans d’autres articles, à 350 milliards d’euros le montant des investissements à réaliser pour remonter notre secteur industriel à 18 % du PIB, et le plan France 2030  est très éloigné dans les montants qu’il mobilise de ce que le président américain  Joe Biden fait aux Etats-Unis pour impulser la réindustrialisation du pays : il est hors de proportion avec ce qu’il conviendrait de faire. Il y a maintenant, aux Etats-Unis, l’IRA, qui a un succès considérable, et il y avait eu, précédemment, le « Chips and sciences Act » : aussi, les Bidenomics pourraient-ils être de nature à éclairer nos dirigeants sur ce qu’il conviendrait de faire pour redresser notre économie. Mais, en fait, les moyens financiers nous manquent.

Comme on le voit, on n’est pas près de voir notre PIB par tête augmenter rapidement, donc les salaires progresser au rythme qui serait souhaitable. Les prix augmentent, et notre ministre de l’économie a déclaré aux Français que le temps du « quoi qu’il en coûte » était terminé : notre pays, en effet, est terriblement endetté, et l’on en est maintenant à devoir, avant tout, réduire notre dette et notre déficit budgétaire pour respecter les règles de la zone Euro.

Et il est hors de question de fâcher les agences de notation et de les voir  nous faire reculer, à nouveau, d’un cran. Notre jeune et brillant premier ministre n’est donc pas près de « desmicardiser» les Français.



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