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10.11.2023 - N° 1.445 La création monétaire peut-elle sauver la planète ?
Par Pierre Robert Pierre Robert est agrégé de sciences économiques et sociales, ancien professeur de chaire supérieure/classes préparatoires aux grandes écoles. Auteur, conférencier, expert auprès de l'institut Sapiens, il est chef économiste du Laboratoire Industries & Cultures / EMDP-Paris II, membre du Collectif Art faber. Il est l'auteur de "Fâché comme un Français avec l'économie" paru chez Larousse en 2019. ![]() Dans
Le Monde, Jézabel Couppey Soubeyran propose d’avoir recours à la
création monétaire pour affronter les défis environnementaux. Pierre Robert oppose à cette solution qu’il juge inefficace et dangereuse une solution par les mécanismes de marché et l’innovation. Le Ministère du futur est le titre du dernier livre de Kim Stanley Robinson, un grand auteur de science-fiction qui se revendique de la gauche et de l’utopie. L'avenir, c’est le passé La thèse qu’il défend dans ce roman est que nous n’avons plus le temps d’inventer un modèle économique alternatif pour assurer « la survie de la biosphère ». La seule approche réaliste pour y parvenir serait de recycler d’urgence « de vieilles idées en les poussant plus loin ». À ses yeux, John Maynard Keynes est l’auteur de la principale de ces vieilles idées lorsqu’il énonce qu’étant à l’origine de la création monétaire, les banques centrales ont la capacité de l’orienter pour résoudre le problème le plus grave du moment, soit le chômage hier et le changement climatique aujourd’hui. Jézabel Couppey Soubeyran n’a peut-être pas lu Le Ministère du futur, mais la tribune qu’elle a signée récemment dans Le Monde suit la même piste. Elle y souligne à juste titre que bien des dépenses nécessaires à la transition écologique ne sont a priori pas rentables. On note, ce qu’elle ne fait pas, que c’est déjà le cas de toutes les dépenses régaliennes et de bien d’autres qui, elles aussi, nécessitent un financement public. La difficulté est que déjà très dégradées, les finances publiques de la plupart des pays, et de la France en particulier, ne sont pas à même de prendre en charge ces dépenses supplémentaires. Le retour de la planche à billets Qu’à cela ne tienne ! Si on voit les choses de très haut, comme le font des adeptes de la macro-économie, on peut agir sur le système économique en maniant deux types de levier. Le premier est l’impôt. C’est la voie qu’emprunte le rapport Pisani-Ferry en prônant la création d’un « ISF vert ». Le moins qu’on puisse dire est que cette proposition passe mal dans un pays déjà très surtaxé. D’où l’idée de recourir à la monnaie qui est le deuxième levier. Jézabel Couppey Soubeyran s’en saisit en proposant la création, autant qu’il le faudra, de « monnaie sans dette » par les banques centrales qui s’uniraient dans un même élan de coopération pour vaincre l’hydre climatique. Haut les cœurs ! En effet, selon elle, la monnaie-dette, « pilier du capitalisme », « exclut les investissements socialement ou environnementalement indispensables ». Il faut donc se libérer de ce carcan, en désencastrant la création de monnaie du marché de la dette, c’est-à-dire en l’émettant jusqu’à plus soif, sans contrepartie. Dans cette hypothèse, il va de soi que les banques centrales perdraient leur indépendance, alors qu’elle est la seule garantie d’un minimum de stabilité monétaire. Elles seraient purement et simplement aux ordres des autorités politiques. Il suffisait d’y penser, en ayant soin d’occulter les échecs flagrants du passé, comme la faillite du système de Law ou le naufrage des assignats. Pourquoi d’ailleurs, comme le préconise aussi Kim Stanley Robinson, ne pas pousser plus loin cette idée en mettant la création monétaire, non seulement au service de la lutte contre le réchauffement climatique, mais aussi à celui de tous les objectifs collectifs (fixés par qui ? comment ?) dès lors qu’on peut les placer « sous les signes du non marchand, du social et de l’écologie » ? Force est d’ailleurs de constater que le périmètre de ces dépenses indispensables mais estimées non rentables, et donc à financer par création monétaire, n’est jamais clairement défini par la tribune. Une bonne part de celles qu’elle pointe, comme le traitement des eaux usées ou la collecte des déchets, sont d’ailleurs déjà très bien assurées par des groupes privés. En tout état de cause, la frontière entre les activités qui à un moment donné sont rentables et celles qui ne le sont pas n’est pas fixe. Elle ne cesse d’évoluer sous l’influence des forces du marché qui n’est pas une « fabrique du diable » comme le prétendent ceux qui se réclament de Karl Polanyi, mais le processus le plus apte à trouver des solutions viables. La Gosbank revisitée Si on suit madame Couppey Soubeyran, comme au bon vieux temps de l’URSS, les banques centrales émettraient donc de la monnaie sans contrepartie et sans motif autre que l’exécution des directives d’une autorité de planification centralisée. La somme correspondante serait alors inscrite sur le compte d’une société financière publique (dirigée par qui ? selon quelles règles ?) qui distribuerait la manne pour réaliser des projets d’investissement, sélectionnés justement parce qu’ils ne sont pas rentables. Les Shadoks ne sont pas loin. Taxer pour éponger Surgit alors sous la plume de l’auteure une question candide : faut-il craindre que cela soit inflationniste ? Elle reconnaît bien volontiers que ça le serait inévitablement, d’autant plus qu’à la différence de la monnaie standard qui disparaît quand la dette sous-jacente est remboursée, celle-ci aurait une durée de vie illimitée et s’accumulerait indéfiniment. Alors que faire ? Sans surprise, la réponse est de taxer in fine tout ce qui peut l’être pour retirer cette monnaie du circuit, dès lors qu’elle devient trop abondante. Sorti par la porte, l’impôt revient par la fenêtre. Faire confiance aux mécanismes de marché Pour ne pas alourdir encore une charge fiscale devenue contre-productive, ce sont les dépenses publiques actuelles qu’il faut parvenir à diminuer et à réorienter grâce aux marges de manœuvre ainsi dégagées. Il faut aussi faire confiance aux innovateurs dont les réalisations dégageront les gains de productivité indispensables pour faire face à de nouvelles dépenses. L’approche par « la monnaie, sans dette » n’est qu’une énième version d’une antienne bien connue, selon laquelle le capitalisme agresse l’avenir, alors qu’il a engendré une « prospérité de masse » (Edmund Phelps) dont bénéficie le plus grand nombre dans les pays industrialisés. Pour que celle-ci perdure, il faut laisser l’économie de marché trouver les solutions pertinentes dont la mise en œuvre passe par la fixation d’un prix unique du carbone et par l’essor de nouvelles technologies permettant de réduire les émissions de CO2. Le salut se situe aux antipodes des solutions constructivistes prônées
par les économistes hétérodoxes. Au nom de ce qu’ils estiment être « le bien commun », ceux-ci osent tout. C’est même à cela qu’on les reconnaît.
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