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21.10.2023 - N° 1.426 Prix Nobel d’économie : Claudia Goldin et l’écart salarial hommes-femmes
Par Philippe Lacoude ![]() Installé aux États-Unis, Philippe Lacoude est consultant et économiste. Docteur en économie, ses travaux ont notamment consisté à vérifier l'effet Laffer, une hausse des recettes fiscales en cas de baisse des impôts. ![]() Claudia
Goldin, récente lauréate du Nobel d’économie, défie les conceptions
traditionnelles de l’écart salarial hommes-femmes. Ses recherches
révèlent l’importance des choix individuels dans la détermination des
salaires. En 2006, le prix Nobel d’économie fut remis à l’économiste Edmund Phelps pour ses travaux sur le marché du travail. À cette occasion, comme pour tous les autres prix Nobel, les grands organes de presse ont écrit un article résumant les principales découvertes. Dans le cas d’Edmund Phelps, ils nous ont rappelé qu’il a publié des articles académiques extrêmement critiques du salaire minimum et de la surrèglementation des marchés financiers. L’Associated Press avait noté son opposition au salaire minimum. Ceci est parfaitement conforme à ses positions. Cette année-là, notre prix Nobel avait écrit que « les lois sur le salaire minimum rendent les [travailleurs moins qualifiés] inabordables pour les employeurs respectueux des lois ». Le professeur Phelps n’est pas un libéral sur toutes les questions – il s’était opposé aux baisses d’impôts du président Bush en 2001[i] – mais ses travaux académiques sont définitivement intéressants à éplucher en détail pour toute personne intéressée par les rouages du marché du travail. La réception du prix Nobel d’économie 2006 en France Si nous relisons les articles parus en 2006 à l’occasion de la remise du Prix Nobel à Edmund Phelps, en particulier celui de Jean-Paul Fitoussi dans Le Monde, ou celui de Christian Losson dans Libération, nous n’apprenons jamais qu’Edmund Phelps est opposé au salaire minimum. Jean-Paul Fitoussi nous apprend que c’est à Phelps « que l’on doit la théorie du taux naturel de chômage » sans vraiment nous expliquer en quoi elle consiste. Les travaux sur le salaire minimum sont passés sous silence. Il est fait mention du fait qu’Edmund Phelps serait « néo-keynésien ». De son côté, Christian Losson ne se risque pas à le rattacher à une école de pensée. Tout en assenant un certain nombre de contrevérités, il nous explique donc que c’est un « type inclassable ». Certes. Je laisse le soin au lecteur de décider pour lui-même si ces deux personnes n’avaient pas lu les travaux dont elles parlent, ou si elles ont décidé de les cacher au public français… Le prix Nobel d’économie 2023 Lundi dernier, le prix Nobel d’économie a été décerné à l’économiste de l’Université de Harvard, Claudia Goldin. Le prix récompense donc une nouvelle fois des travaux sur l’économie du travail. Le résultat à la fois le plus important et le plus controversé de Claudia Goldin est le fait que ses études rigoureuses de l’écart de salaire hommes-femmes montrent qu’il est… quasi-inexistant si l’on tient compte de tous les paramètres explicatifs ! En effet, s’il est bien connu qu’en moyenne, l’ensemble féminin des salariées gagne seulement 68 à 75% du salaire horaire de l’ensemble masculin des salariés, ce résultat est une analyse univariée : l’unique variable est le sexe. Lorsque l’on se livre à une analyse multivariée – comme il se doit – on découvre que de nombreuses variables influent sur l’écart de salaire et le réduisent presque à néant. En particulier, les femmes s’orientent naturellement vers des professions dont le salaire est plus faible et dont les horaires sont plus flexibles. Elles choisissent également disproportionnellement des emplois dans l’éducation et la santé, emplois qui sont plus souvent fonctionnarisés que ceux des professions choisies par les hommes : elles sont ainsi pénalisées par l’écrasement de l’échelle des salaires de la fonction publique relativement au privé. De plus, elles sortent plus souvent du marché du travail – pour élever leurs enfants – que ne le font leurs conjoints : comme l’explique la revue Science à propos de Claudia Goldin : « Les hommes et les femmes sans enfants ont des revenus très similaires, mais l’arrivée des enfants entraîne une baisse forte et persistante des revenus des femmes, tout en ayant peu d’effet sur les hommes. » Selon Claudia Goldin dans un article du site libéral EconLib : « À mesure que de plus en plus de femmes entraient sur le marché du travail,
bon nombre des nouvelles entrantes avaient très peu d’expérience sur le marché du travail et peu de compétences. » Si les femmes ont tendance à rester sur le marché du travail une fois qu’elles y sont entrées, le grand nombre de nouvelles entrantes diluera continuellement l’expérience moyenne sur le marché du travail de toutes les femmes employées. Diverses données démontrent que l’expérience professionnelle moyenne des femmes employées n’a pas beaucoup progressé entre 1950 et 1980, alors que les taux d’activité ont augmenté considérablement. Les économistes James P. Smith et Michael Ward ont constaté que parmi les femmes actives âgées de quarante ans, par exemple, l’expérience professionnelle moyenne en 1989 était de 14,4 années, soit pratiquement aucune augmentation par rapport à l’expérience moyenne de 14,0 années en 1950. Parce que les revenus reflètent les compétences et l’expérience des salariés, il n’est pas surprenant que le rapport entre les gains des femmes et ceux des hommes n’ait pas augmenté entre 1950 et 1980. L’écart de rémunération entre hommes et femmes a considérablement diminué au cours des années 1980. En 1989, le rapport entre les gains des femmes et ceux des hommes pour ceux qui travaillent à temps plein tout au long de l’année avait augmenté d’environ 8 points de pourcentage pour atteindre 68 %. Ainsi, au cours des neuf années allant de 1980 à 1989, 20 % de l’écart salarial préexistant entre les sexes avait été éliminé. De plus, l’ampleur de l’écart entre les sexes a été surestimée. En effet, les femmes travaillant à temps plein travaillent environ 10 % d’heures de moins que les hommes. Par heure travaillée, les femmes gagnent désormais environ 75 % de ce que gagnent les hommes. Enfin, les hommes ont plus souvent tendance à poursuivre leurs études et à effectuer des heures supplémentaires accumulant ainsi relativement plus de capital humain. Selon Claudia Goldin : «
Les individus exerçant certaines professions travaillent 70 heures par
semaine et reçoivent bien plus du double des gains de ceux qui
travaillent 35 heures par semaine. Mais ce n’est pas le cas dans
d’autres professions. Certaines professions présentent une linéarité
par rapport au temps travaillé tandis que d’autres présentent une
non-linéarité (convexité). Lorsque les revenus sont linéaires par
rapport au temps travaillé, l’écart entre les sexes est faible ;
lorsqu’il y a non-linéarité, l’écart entre les sexes est plus élevé. » (ici)
Lorsque Claudia Goldin tient compte de tous ces paramètres, et compare les salaires horaires des deux sexes, il n’y a que 2 à 3 % d’écart de salaire entre les deux sexes. Ses collègues de Harvard, Valentin Bolotnyy et Natalia Emanuel ont examiné (ici et là) les données de la Massachusetts Bay Transportation Authority (MBTA), une entreprise d’État complètement syndiquée, avec des salaires horaires uniformes où les hommes et les femmes adhèrent aux mêmes règles et reçoivent les mêmes avantages. Les travailleurs sont promus sur la base de l’ancienneté plutôt que de la performance, et les travailleurs et travailleuses de même ancienneté ont les mêmes choix en matière d’horaires, d’itinéraires, de vacances et d’heures supplémentaires. Il n’y a donc pratiquement aucune possibilité pour un patron sexiste de favoriser les hommes par rapport aux femmes. Et pourtant ! Même dans un tel cadre, les femmes gagnent 11 % de moins que les hommes. Les conducteurs de train et de bus de sexe masculin effectuaient environ 83 % de plus d’heures supplémentaires que leurs collègues féminines, et étaient deux fois plus susceptibles d’accepter un poste de travail supplémentaire (qui est rémunéré à 150 %) dans un court délai. Environ deux fois plus de femmes que d’hommes n’ont jamais fait d’heures supplémentaires. Les travailleurs masculins prenaient chaque année 48 % d’heures de congé non rémunérées en moins en vertu de la loi sur le congé familial pour raisons médicales. Les travailleuses étaient plus susceptibles d’emprunter des itinéraires moins recherchés si cela impliquait de travailler moins de nuits, de week-ends et de jours fériés, tous payés davantage. Si l’on tient compte du fait que « les femmes apprécient davantage le temps et la flexibilité que les hommes », l’écart de salaire disparaît complètement. Notre nouveau prix Nobel – le millième prix décerné depuis celui de Wilhelm Röntgen pour la découverte des rayons X – n’est pas vraiment beaucoup plus libérale qu’Edmund Phelps. Son principal collaborateur n’est autre que son mari, le professeur Lawrence F. Katz de l’Université de Harvard qui a été économiste en chef au Département américain du travail de 1993 à 1994 sous la présidence de Bill Clinton. Mais sur ses sujets de recherche, elle rappelle volontiers que « la solution [aux écarts de salaire] ne nécessite pas (nécessairement) l’intervention de l’État ». Nous retrouvons ici une règle intéressante : presque tous les grands économistes (même « de gauche ») sont plus libéraux dans leur sujet de recherche que dans les domaines de l’économie sur lesquels ils n’ont rien publié (dans un cadre académique). Nous pourrions noter que nous pouvions connaître ces résultats empiriques par un simple raisonnement, presque apodictique : si les femmes étaient vraiment payées 68 % du salaire horaire des hommes, n’embaucher que ces dernières serait un moyen de faire un pur profit considérable. La concurrence entre les entreprises conduirait à une demande plus forte pour les femmes sur le marché du travail, et l’écart disparaîtrait. Dès 1955, Gary S. Becker, prix Nobel d’économie en 1992, avait démontré dans sa thèse – par des raisonnements théoriques aussi bien qu’empiriques – que la discrimination à l’embauche est d’autant plus faible qu’une industrie est plus fortement concurrentielle. La concurrence sur le marché du travail suffit à effacer les différences de rémunération pour une hypothétique parité de productivité marginale. Ceci dit, les travaux académiques de Claudia Goldin sont tout à fait dignes d’intérêt pour ceux qui veulent comprendre le marché du travail. Ses travaux s’inscrivent dans la droite ligne d’une application empirique rigoureuse de ceux de Gary S. Becker. Le prix Nobel d’économie 2023 en France Dès l’heure de l’annonce du prix Nobel d’économie, j’ai effectué une recherche sur Google News. Après quelques minutes d’excitation en découvrant le nom de la lauréate – et en imaginant ce qu’allaient bien pouvoir dire les féministes – je me suis tourné vers l’article de Libération. Sans surprise, la référence de la presse de gauche recommence l’« opération Phelps » et arrive donc à parler de la lauréate sans parler de ses travaux. En fait, l’article lui-même est assez féministe. Il commence par noter que les femmes sont très sous-représentées parmi les lauréats du prix Nobel d’économie. Après une courte introduction sans substance, l’auteur entame un paragraphe intitulé « Faux Nobel » pour rappeler que le prix Nobel d’économie a été créé après la mort d’Alfred Nobel. L’idée subliminale est donc bien que le lecteur de Libération devrait consacrer son temps à un autre sujet. Le Monde ne fait pas beaucoup mieux et reprend de nombreuses phrases à l’identique de la dépêche AFP. Comme il se doit, l’article conclut par le fait que le prix d’économie « à la mémoire d’Alfred Nobel » [porte] « le sobriquet de faux Nobel ». Conclusion Bien souvent, les féministes réclament l’« égalité des salaires » dans les industries de haute technologie où les salariés doivent à la fois continument réapprendre et fournir une large quantité d’heures, ce qui rend une sortie temporaire du marché très coûteuse en termes de capital humain et, donc, de productivité marginale du travail, c’est-à-dire de salaire horaire marginal. De façon amusante, les féministes demandent même parfois la parité ou des quotas dans ces professions à hauts salaires sans, curieusement, faire les mêmes caprices pour le ramassage des poubelles. Même pour ce qui est de professions à hauts salaires mais très dangereuses – comme la pêche en haute mer ou l’abattage des arbres – nous n’assistons pas à autant de manifestations de la République à la Bastille. Ces demandes incessantes ont tendance à conduire à des politiques absurdes. Les travaux de Claudia Goldin et de ses collègues de Harvard montrent que les femmes ne sont pas victimes de discrimination (ici et là) et que l’écart de salaire résulte presque entièrement de leurs choix personnels. Si un individu – homme ou femme – fait le choix de travailler un moindre nombre d’heures, l’économiste n’a pas à porter de jugement de valeur : c’est au philosophe d’éventuellement regretter que de nombreuses femmes très diplômées ne participent pas au marché du travail. Mais il convient de faire attention ! Si madame Dupont, ingénieur, reste à la maison pour éduquer ses enfants, c’est bien pour transformer son temps – et donc cet argent qu’elle ne gagne pas – en capital humain, celui de sa progéniture. Dans une société qui a fait le choix collectif de taxer plus fortement le salaire du conjoint (par les taux marginaux très élevés) et à matraquer les donations et les legs des « riches », il peut être parfaitement rationnel pour la conjointe de travailler en autarcie : les impôts sur le travail – surtout s’ils sont progressifs – réduisent considérablement la division du travail. S’il est vrai que l’écart de salaire réel (ou simplement inexpliqué) entre hommes et femmes est d’environ 2 % à 3 %, imposer des quotas ou des hausses artificielles du salaire des femmes ne peut conduire qu’à des injustices. Sans la liberté de fixer ces salaires, et dans le climat juridique absolument délétère que fait régner le type de lois qui impose des quotas ou des rémunérations artificielles, les employeurs hésiteront simplement à embaucher des femmes de peur qu’elles ne quittent momentanément le marché du travail, ou décident de ne pas mettre leurs connaissances à jour. Comme l’affirme David R. Henderson
dans le Wall Street Journal, ce prix Nobel est « très mérité », et il
est donc urgent que nos féministes prennent connaissance des travaux de
Claudia Goldin. Mais ni dans Libération, ni dans Le Monde !
— [i] En toute honnêteté, l’auteur de ces lignes considère que ces baisses d’impôts ont été les plus coûteuses des 50 dernières années pour un bien piètre résultat économique.
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