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24.09.2023 - N° 1.399

Revendre l’essence « à perte » :
les incohérences de l’interventionnisme français

4 minutes de lecture
Derniers commentaire paru :
JC le 18 septembre
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Par Erwan Le Noan

Diplômé de Sciences Po et des universités de Paris, avocat de formation, ancien rapporteur à l'Autorité de la concurrence, Erwan Le Noan est consultant, spécialiste de concurrence. Il enseigne à Sciences Po et est responsable de Trop Libre, le media de la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol).



Le Gouvernement a décidé d’autoriser temporairement la grande distribution à revendre l’essence « à perte ». Une décision qui offre un nouvel exemple des incohérences politiques françaises.


Pour répondre aux inquiétudes des consommateurs, le gouvernement a décidé d’autoriser temporairement la grande distribution à revendre l’essence « à perte ».

Autrement dit, à commercialiser les carburants à un prix inférieur à ce qu’ils lui ont coûté 1.

La mesure est loin d’avoir suscité l’enthousiasme, faisant même l’objet de vives critiques. Elle a même été poliment écartée par les distributeurs ! Les polémiques qui l’accompagnent, autant que le contexte qui l’entoure, sont révélateurs des incohérences politiques françaises, et de la façon dont la concurrence est perçue dans notre pays.

Première incohérence : conciliation entre concurrence et pouvoir d’achat

Les oppositions, notamment la droite qui tente pourtant de faire croire qu’elle n’est pas hostile à l’économie de marché, se sont indignées dans un renversement d’argumentation qui révèle soit une forme d’inconsistance idéologique, soit un esprit de contradiction obsessionnelle. « Comment le gouvernement ose-t-il promouvoir ainsi la concurrence ? », clament-elles.

La revente à perte bénéficie au consommateur. Elle correspond à un choix assumé du vendeur de perdre de l’argent sur un produit, en le vendant à un prix cassé. Évidemment, cela correspond à une stratégie commerciale : le produit vendu à un prix négatif est ainsi subventionné par le distributeur et sert de « produit d’appel ». Autrement dit, le commerçant brade un produit dans l’espoir d’attirer les consommateurs, et que ceux-ci réalisent d’autres achats dans son point de vente. Ce n’est pas au législateur de décider si cette promotion est saine ou non, mais aux consommateurs.

De belles âmes s’inquiètent car il s’agirait d’une forme de dumping commercial. La critique est difficilement compréhensible, car le dumping correspond à une pratique financée par l’argent public : elle se réalise lorsqu’un État subventionne ses producteurs afin qu’ils puissent baisser artificiellement leurs prix.

Dans le cas de la revente à perte, il n’en est rien : le commerçant baisse les prix de façon offensive, mais cela n’a rien de fictif puisqu’il réalise une perte qui n’est compensée que par les ventes qu’il espère réaliser sur d’autres produits. C’est donc un pari commercial. S’il se trompe, il en assumera seul les conséquences, en perdant de l’argent. Là aussi, le politique n’a pas à se substituer au distributeur pour déterminer sa stratégie commerciale.

Deuxième incohérence : conciliation entre transition environnementale et pouvoir d’achat

La faille dans l’annonce du gouvernement est qu’elle a eu lieu le jour même où il présentait un nouveau « bonus écologique »…

Cette concomitance révèle à tout le moins une grande inconsistance, voire un pilotage à courte vue, plutôt que le déploiement d’une vision stratégique forte et cohérente. Sinon, comment expliquer ces choix distants de quelques heures seulement visant d’une part à encourager le recours aux véhicules émetteurs de carbone (via la baisse du prix de l’essence) et d’autre part, à promouvoir des moyens de transport dont on se félicite qu’ils sont « propres » ? Est-il possible d’être plus contradictoire, favorisant d’un côté ce contre quoi on prétend lutter de l’autre ?

Cette confusion brouillonne illustre que les responsables politiques n’ont toujours pas trouvé la façon d’assumer et de faire accepter que la transition environnementale est coûteuse, potentiellement douloureuse, et le sera encore plus.

Troisième incohérence : conciliation entre concurrence et stabilité parfaite des acteurs sur le marché

Si la revente à perte est interdite en droit français, c’est afin de protéger le petit commerce.
Le législateur a souhaité préserver des magasins de centre-ville, craignant qu’ils ne disparaissent, emportés par une concurrence trop offensive des grandes surfaces. Le choix n’est pas illégitime, et il appartient au politique de conjuguer des intérêts divergents.

Cela étant, alors même qu’il annonçait l’autorisation temporaire de revente à perte des carburants par les grandes surfaces, le gouvernement a également fait savoir qu’il distribuerait des aides aux petits distributeurs d’essence, afin de compenser la mesure. En somme, l’État promeut la concurrence et mobilise « en même temps » des ressources publiques pour effacer les effets compétitifs de la politique qu’il promeut ! « Nonsense », comme disent les Anglais.

Certains répondent qu’outre la préoccupation de soutien au tissu commercial local, ces mesures compensatoires pourraient se justifier par le maintien d’une concurrence effective : en subventionnant les petits distributeurs, le gouvernement assure qu’une concurrence sera préservée. De cette façon, l’État empêcherait que les offreurs diminuent les prix suffisamment longtemps pour tuer leurs concurrents, avant de les remonter une fois qu’ils seront en monopole.

Outre que cette vision de la concurrence fondée sur la seule atomisation du marché (au demeurant asymétrique) peut largement être contestée, l’argument semble faible.

D’abord, la pratique d’ajustement tactique des prix n’est pas parfaitement évidente à mettre en œuvre, ni courante en réalité.

Ensuite, elle n’est pas tenable si le marché est vraiment concurrentiel ; autrement dit, dès lors que l’offreur réaugmentera ses prix, il devrait être confronté à de nouveaux entrants ou des concurrents qui reviendront sur le marché pour profiter de l’opportunité ouverte par l’inflation artificielle.

Gary Becker, prix Nobel d’économie cité par Thomas Sowell dans son excellent Basic economics écrivait ainsi, de façon catégorique : « je ne connais pas de cas documenté de prix prédateurs ».

Quatrième incohérence : volontarisme politique d’un côté et défaut de responsabilité de l’autre

L’annonce du gouvernement n’a pas suscité d’enthousiasme démesuré de la part des distributeurs.

On les comprend : sa proposition embarrasse ceux qui se retrouvent aujourd’hui contraints de baisser les prix sous la pression, sans que cela ne corresponde à une stratégie anticipée. Et ils devront surtout assumer seuls de les remonter lorsque l’exception de vente à perte arrivera à son terme.

Le gouvernement aura alors beau jeu de s’étonner de ce retour à des prix plus élevés…

Dernière incohérence : conciliation entre saine gestion des ressources publiques et réflexe interventionniste

L’annonce de la possibilité temporaire de pratiquer la revente à perte montre, bien sûr, que l’État arrive chaque jour un peu plus au bout des solutions qu’il peut proposer lui-même.

La bise est venue, et il se trouve fort dépourvu, privé d’un recours facile à l’argent public qu’il ne trouve plus en dépit de sa créativité fiscale tous azimuts.

Pourquoi alors, annoncer le même jour des subventions aux petits distributeurs en compensation de la mesure ?

Par quelle incohérence absurde arrive-t-on à mobiliser l’argent public pour résoudre les problèmes qu’on a soi-même créés le matin ?
Décidément, le chemin est long…

1. En réalité, le droit parle de prix effectif défini ainsi (attention, bienvenue dans le monde merveilleux de la simplification administrative 🙂 ) : « Le prix d’achat effectif est le prix unitaire net figurant sur la facture d’achat, minoré du montant de l’ensemble des autres avantages financiers consentis par le vendeur exprimé en pourcentage du prix unitaire net du produit et majoré des taxes sur le chiffre d’affaires, des taxes spécifiques afférentes à cette revente et du prix du transport. Le prix d’achat effectif ainsi défini est affecté d’un coefficient de 0,9 pour les grossistes. »


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