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18.09.2023 - N° 1.394 Abaya : un dilemme pour les libéraux
Par Sacha Benhamou Avocat de formation et ancien collaborateur politique, Sacha Benhamou est fondateur du cabinet de conseil Lumen Influence et responsable des relations institutionnelles de GenerationLibre. ![]() La
récente interdiction de l’abaya dans les établissements scolaires
soulève une question difficile pour les libéraux. Faut-il s’y opposer,
au nom de la défense des libertés individuelles, ou devrait-on soutenir
la mesure au nom du combat contre une religion politique profondément
antilibérale ? Cette annonce a été suivie d’une circulaire adressée aux chefs d’établissement, venant trancher et mettre fin à leur embarras face à l’interprétation de la loi de 2004 sur le port des signes religieux ostensibles. Alors que le débat déchaîne les passions depuis deux semaines, peu de libéraux se sont risqués à prendre une position définitive, hésitant entre la dénonciation de l’absurdité de la « police du vêtement » et la légitime inquiétude du développement d’une contre-civilisation illibérale en France. La liberté individuelle mise à mal La loi de 2004 était déjà suspecte vis-à-vis des libertés individuelles. Alors que la loi de 1905 visait à garantir la neutralité de l’État et du service public, la loi de 2004 encadrant le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics est venue entamer la liberté d’expression et de culte au nom d’une vision plus « combative » de la laïcité, exigeant pour la première fois la neutralité de la part de l’usager du service public. Certes, en France la laïcité ne se réduit pas à la loi de 1905 et relève d’un véritable état d’esprit : « La religion c’est à la maison ». Mais peut-on légiférer sur l’état d’esprit ? L’histoire de la laïcité, ce sont aussi de véritables lois de combat à l’encontre de l’Église. Commandées par la nécessité révolutionnaire, certaines ont eu le caractère de véritables persécutions. Ce ne sont sûrement pas des lois qu’une démocratie libérale moderne voudrait se donner. Dans son acceptation « minimale », dans la loi de 1905, la laïcité garantit que l’État et ses agents ne profiteront pas de leur autorité pour être prosélytes ou avantager une communauté particulière. Dès lors, il est légitime qu’autant de neutralité que possible soit demandée aux professeurs. En revanche, on peut douter du fait que le port d’un voile ou d’une abaya par un ou des élèves soit de nature à influencer ses camarades, ou même à nuire à l’enseignement, dont la dégradation est une vraie préoccupation pour tous les parents. Par ailleurs, déjà en 2004, une interrogation est apparue : comment faire la différence entre un fichu purement ornemental et un voile islamique ? Pour limiter l’arbitraire, il a été retenu que tous les foulards seraient interdits, bien que les aficionados du bandana n’aient pas été inquiétés. Avec l’abaya, le risque d’arbitraire est plus présent que jamais. Peut-on distinguer dans le droit les robes longues, les kimonos, les abaya ? Alors que la modest fashion s’invite chez les grandes marques de vêtements, on peut craindre que la différence visuelle entre l’abaya importée du Golfe et la robe à coupe large H&M soit de plus en plus difficile à établir. Faudra-t-il aller jusqu’à interdire la pudeur ? En résumé, l’application de cette interdiction ne peut qu’être arbitraire, et c’est mal nommer les choses que d’en appeler à la laïcité puisqu’elle vise en réalité à lutter contre une expression culturelle, ce à quoi les libéraux ne pourront pas se résoudre. La démocratie libérale à l’épreuve du communautarisme Mais nous aurions tort de fermer les yeux sur ce qu’il se joue. Si individuellement, personne ne peut contester le droit à une jeune fille de vouloir cacher ses formes, y compris pour un motif religieux, on ne doit pas ignorer que tout cela s’inscrit dans une stratégie de subversion de la démocratie libérale par des mouvances fréristes ou fondamentalistes. Il ne s’agit en aucun cas d’accuser les jeunes filles qui portent l’abaya d’en faire partie, mais leur perméabilité au discours de surenchère dans l’orthopraxie en fait les pions, malgré elles, d’un courant de pensée illibérale, qui veut multiplier les étendards identitaires pour banaliser sa présence et légitimer son discours. Il est désolant que la gauche, qui se dresse contre le port de l’uniforme par crainte de l’embrigadement, accepte qu’une mouvance politique impérialiste, homophobe, sexiste et réactionnaire impose un uniforme par nature discriminant envers les femmes, et ignore la pression sociale dans les communautés alors qu’elle est si prompte à dénoncer les effets de mode quand ils sont le produit du « marketing capitaliste ». Si l’islamisme s’accommode de la démocratie libérale tant qu’il peut retourner ses armes contre elle, elle n’a survécu nulle part où il a dominé. Dès lors, on pourrait légitimement se demander si les libéraux doivent refuser toute solution qui irait à l’encontre de leur doctrine. Mais avant cela, je crois que nous pouvons encore tenter de penser et proposer des alternatives. Car il s’agit avant tout d’une guerre culturelle, et la seule force de la loi sera dérisoire face au discours qui crée chaque jour de nouveaux bigots. Les libéraux ont inventé la société pluraliste, où chaque individu a le droit de construire et revendiquer sa propre identité, ses traditions, son orthodoxie religieuse le cas échéant. Sur ce principe, nous ne devons pas reculer d’un pouce, et assumer que tout mouvement identitaire, qui détruit d’abord la pluralité en son sein avant d’en faire un axe de conquête, est un ennemi. Ce jeu de rapport de force entre les provocations islamistes et les interventions législatives ne résoudra rien. Pire, les interdictions donnent du grain à moudre à ceux qui prêchent que notre société serait islamophobe et raciste, précipitant dans la rupture toujours plus de jeunes désabusés. Par ailleurs, combattre les manifestations religieuses, c’est ne s’attaquer qu’aux symptômes. Or, il nous faut prendre le mal à la racine : l’islamisme, une idée qui, comme toute idée, ne peut être combattue par la loi. Alors qu’un front anti-occidental est en train de se constituer, uni autour du modèle de la démocrature, nous devons nous interroger sur ce qui rend le discours occidental inopérant quand il faisait encore rêver le monde entier à la chute du Mur de Berlin. Nous devons réarmer ce discours et rendre notre modèle désirable et fédérateur. Nous devons réenchanter l’idée de la liberté comme source de progrès social et humain, faire entendre que la liberté individuelle n’est pas un déracinement, mais la possibilité de revendiquer des racines complexes et entremêlées pour se soustraire au conformisme du clan. Cette conviction doit en outre nous amener à interroger les fractures de notre territoire et les phénomènes de ghettoïsation. Enfin, il y a une certaine gauche qui est largement complice de ce recul civilisationnel. Alors qu’elle se veut le fer de lance de l’égalité femme, cette même gauche avalise la modest fashion islamique comme un motif de fierté identitaire. Ce sont aussi de grandes marques comme Séphora récemment qui en font la promotion le banalisant un peu plus. Or,
si chacun est libre de sa pratique à titre individuel, une pratique
religieuse qui vise à invisibiliser la femme dans l’espace public n’a
rien de “cool”.
Nos voix devraient être unanimes.
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