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13.07.2023 - N° 1.347 Quand le quotidien est source de changement
Par Philippe Silberzahn Ancien entrepreneur, Philippe Silberzahn est professeur à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique. Il écrit sur l’innovation, l’entrepreneuriat et la stratégie face à l’incertitude. ![]() Les grandes innovations ne naissent pas de volonté politique mais par des changements d’état d’esprit dans la population. Pour beaucoup, la réponse est simple : le monde change grâce à l’action politique. De grands leaders se saisissent d’une question et agissent pour la résoudre. Pourtant, quand on examine l’Histoire et l’évolution du monde, une autre réalité émerge, celle d’un changement qui prend sa source dans le quotidien. Un changement qui n’est pas voulu et organisé par le politique, mais souvent seulement consacré – ou freiné – par lui. Ouvrez un livre d’Histoire d’une classe de collège, et regardez les grandes dates de l’Histoire de France. Que voyez-vous ? Le baptême de Clovis, 1515, 1789, 1848, 1958, 1981. Les héros de cette Histoire ? Les rois, quelques reines, les dirigeants politiques. Nous avons tendance à considérer l’Histoire comme une succession d’événements politiques, des réformes ou des révolutions, mais aussi et surtout des batailles et des guerres. Un modèle mental sous-jacent ? Celui selon lequel l’identité d’un pays est forgée par son développement politique au cours des siècles. Pour ce qui est de la France, son Histoire est présentée comme celle d’une création de l’identité nationale au travers de la nécessaire affirmation de l’État centralisé, qui triomphe avec Louis XIV et Napoléon. Nous avons fini par trouver évident que la source du changement est dans l’action politique. Assez logiquement, dès lors, c’est en elle que nous plaçons nos espoirs de changement. Corollaire de ce modèle mental : nous croyons que le quotidien n’est que répétition et exécution, que les gens vaquent à leurs occupations de façon immuable et qu’ils ne sont que récipiendaires d’un changement décidé par le politique. Ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas Mais cette croyance selon laquelle la source du changement réside dans le politique n’est pas corroborée par les faits. Nous voyons les grands événements politiques, les batailles épiques, les faits des rois et des princes, les explosions et les mouvements fervents de la foule. Ce que nous ne voyons pas, ce sont les changements profonds au sein de la société. Et ce n’est pas nécessairement ce que nous voyons facilement qui importe vraiment. L’historien Frank Gavin illustre ce point avec l’exemple intéressant des États-Unis dans les années 1970. C’est une période très sombre. L’engagement au Vietnam, qui a coûté une fortune et profondément divisé le pays, s’est achevé par un retrait peu glorieux. Il a fait la Une des journaux pendant des mois. Les grandes industries traditionnelles, automobile, métallurgie, périclitent et les fermetures d’usines se succèdent alors que les Américains assistent, médusés, aux succès commerciaux des Japonais qu’ils avaient pourtant battu trente ans plus tôt, et à la marche du Japon vers le statut de première puissance économique mondiale. Côté politique, l’URSS semble progresser inexorablement et remettre définitivement en question la domination américaine. Le sentiment de déclin et d’impuissance politique est très fort. Et pourtant, ces années 1970 sont aussi des années de ferment économique. Alors que le climat est à la déprime et aux lamentations politiques, de jeunes entrepreneurs préparent les révolutions à venir : informatique, électronique, biologique, qui vont moins de dix ans plus tard propulser l’Amérique au premier rang de ces nouvelles industries et laisser le Japon dans la poussière. L’incroyable puissance industrielle actuelle du pays, qui est en tête de chacune de ces nouvelles révolutions, naît à cette époque. Personne ne l’a vu venir, et elle ne résulte pas d’une volonté politique. Gavin cite trois exemples, selon lui significatifs de cette période :
Apple, Napa Valley et Star Wars ne sont que des exemples, mais ils donnent néanmoins un sens de ce que beaucoup d’événements importants ne sont pas le produit de décisions politiques, bien que tous les trois ont et continuent à avoir des conséquences considérables en la matière encore aujourd’hui. Autrement dit, beaucoup de ce qui est important et significatif en termes de conséquences n’est pas politique, et beaucoup de ce qui est politique n’est pas si important en termes de conséquences, même si cela occupe une grande partie de l’attention. Les grandes révolutions naissent dans le quotidien, loin des projecteurs, et fermentent longtemps en silence avant d’exploser. Insignifiance politique Un exemple typique est celui de la plus grande d’entre elles, la révolution industrielle. Elle non plus n’est pas née d’une volonté politique. On peut même dire que le politique a probablement tout fait pour y résister. Elle naît d’un changement très progressif de l’état d’esprit des gens sur une période qui s’étale, en gros, du XVe siècle au XVIIIe siècle. Au cours de cette période, le modèle mental médiéval selon lequel la dignité d’un être humain dépendait de sa naissance évolue. Celle-ci repose de plus en plus sur son talent et son travail. Un homme n’est plus jugé sur sa naissance, mais sur ce qu’il a accompli. Cela signifie qu’un marchand ou un valet peuvent avoir autant de dignité qu’un marquis, et que n’importe qui peut s’élever dans la société pour y être reconnu. Si cela nous semble évident aujourd’hui, il ne faut pas oublier que c’était inconcevable pour un esprit du Moyen Âge. Ce changement de modèle mental, encore une fois très progressif, aura évidemment des conséquences considérables : il permettra l’émergence d’une classe bourgeoise puissante qui se fera une place entre la classe paysanne et l’aristocratie et le clergé, avant d’éliminer ces deux dernières. Il permettra aussi de rendre évidente l’idée de droits universels. Ces 300 années de révolution d’état d’esprit ne doivent strictement rien à l’initiative politique. Au mieux, le politique n’a fait qu’entériner ces changements dans des lois, quand il n’essayait pas de les bloquer. La Révolution française ne fait que les consacrer. C’est aussi valable dans l’Histoire contemporaine. Par exemple, la loi sur la légalisation de l’avortement est souvent présentée comme l’exemple type d’un changement sociétal impulsé par le politique. Rien n’est plus faux cependant. Lorsqu’elle prend la parole devant les députés en novembre 1974, Simone Veil commence en effet par préciser que si elle peut leur présenter son projet de loi, c’est parce que depuis des années, la société a évolué sur le sujet grâce au travail de militants et d’avocats. Sans nier le courage de la ministre, la loi ne fait qu’entériner un changement largement réalisé dans la société, sur lequel le politique est en retard. On pourra par ailleurs ajouter que s’il a été nécessaire de voter une loi de légalisation de l’avortement, c’est parce qu’il existait une loi qui l’interdisait. Lâcher prise Ainsi donc, l’idée selon laquelle c’est le politique qui change la société ne résiste pas à l’examen de l’Histoire. C’est d’autant moins vrai dans une société de plus en plus complexe, rétive à l’action directe, dans laquelle les citoyens sont de plus en plus éduqués, informés et autonomes. Penser que le changement ne peut être que politique, ce qui en France signifie d’en haut et du centre, ne peut que mener à un blocage. La maîtrise et l’initiative politiques du changement ne sont qu’une illusion, brutalement mise en lumière par les émeutes actuelles, alors que la société évolue énormément d’elle-même. Il
est temps de mettre à jour notre modèle mental du changement et de
considérer que, de plus en plus, celui-ci ne pourra venir que du
quotidien des acteurs intelligents du terrain, et que le rôle du
politique est simplement
de ne pas l’empêcher, avant de le consacrer.
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