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06.07.2023 - N° 1.340

Ascenseur social en panne : le paradoxe d’une école égalitariste trop efficace ?
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Par Thomas Comines

Agrégé de philosophie dans une vie passée. Pour un Etat très fort, mais réduit.
Libertarien au saut du lit, libéral à midi, aronien à la nuit tombée.



Le ministre de l’Éducation nationale, M. Pap Ndiaye, vise à lutter contre les inégalités. À travers une expérience de pensée, Thomas Comines explore une thèse originale et détonante : l’école n’aurait-elle pas trop bien réussi son travail ?


Notre ministre de l’Éducation nationale, M. Pap Ndiaye, a souhaité placer son action sous le signe de la lutte contre les inégalités, objectif louable. Mais promesse pleine de présupposés non interrogés.

Nous souhaiterions, le temps d’un article, amener avec nous les lecteurs les moins effarouchables dans une expérience de pensée très incorrecte politiquement, en prenant comme point de départ le livre de Laurent Alexandre, La guerre des intelligences, et en en tirant une conséquence que lui-même ne semble pas avoir explicitée. Nous n’affirmons pas qu’elle est juste. Votre serviteur aurait lui-même de nombreuses critiques à formuler (notamment, très classiquement, la notion d’intelligence nous semble éminemment plus complexe qu’un simple QI, même si nous ne nions pas sa capacité prédictive en termes de réussite socioprofessionnelle).

Nous voulons juste, par honnêteté intellectuelle, ne pas évacuer une hypothèse de travail sous prétexte qu’elle serait déplaisante.

Nous demanderons donc simplement au lecteur d’accepter (c’est le principe d’une expérience de pensée) certains énoncés de Laurent Alexandre, qui mériteraient chacun de longues critiques, mais que vous pouvez retrouver discutés dans son essai (mais encore dans de plus en plus d’ouvrages de vulgarisation en sciences cognitives, comme Comprendre la nature humaine, de Steven Pinker, ou encore Human diversity de Charles Murray) :
  • Le système scolaire a pour fonction principale de permettre à chacun d’exprimer son talent et de l’amener aussi loin que possible
  • La réussite scolaire est corrélée au quotient intellectuel (QI)
  • Le QI a une répartition en courbe de Gauss
  • Le QI est fortement héritable
Ces énoncés sont peut-être totalement erronés. Rappelons-le, nous vous proposons une expérience de pensée. Et surtout, pour les besoins de notre thèse, nous n’avons aucun besoin de quantifier précisément ce que nous entendons par héritable ou corrélé. Vous verrez pourquoi.

Imaginons maintenant un état social du pays qui ne répondrait pas à la définition d’une économie de la connaissance (autrement dit : les capacités cognitives n’y donneraient pas un atout aussi décisif qu’aujourd’hui en termes de réussite professionnelle), et où aucun système scolaire généralisé sur l’ensemble du territoire n’aurait encore permis de détecter et de promouvoir les talents intellectuels de manière massifiée. On aurait logiquement une répartition du QI très hétérogène dans chaque classe sociale. Autrement dit, on retrouverait des individus, appartenant aux cinq quintiles socio-économiques, disséminés un peu partout sous la courbe de Gauss.

On pourrait éventuellement se risquer à affirmer qu’une économie où le succès est faiblement déterminé par le rapport à la connaissance et un système scolaire médiocrement réticulaire correspondent peu ou prou à l’état d’une France médiévale où seuls quelques talents intellectuels sont repérés par des clercs pour l’étude monastique, mais où la réussite socio-économique dépend de mille autres déterminismes non cognitifs (lignée, réussite à la guerre, héritages, butins, clientèle).

Au surplus, dans une France où 90 % des individus étaient des ruraux, il fallait bien que la courbe de Gauss soit remplie à 90 % par ces individus. Il n’est donc pas absurde d’imaginer qu’un nombre considérable de QI au-dessus de 130 étaient dominés socialement par des personnes moins bien dotées cognitivement.

Autrement dit, les classes sociales étaient cognitivement très hétérogènes en leur sein.

Imaginons maintenant une économie de plus en plus tournée vers la connaissance et une école de plus en plus omniprésente et réticulaire, drainant dans chaque ville les jeunes aux intelligences les plus déliées, afin de les amener aux études supérieures (les Monsieur Germain avec leurs petits Camus). Mécaniquement, ces individus vont mieux réussir économiquement, vont acquérir un certain statut social. On constate par ailleurs que les appariements de couples ont une tendance certaine à l’endogamie (même si celle-ci est peut-être en recul). Si on rajoute à cela l’héritabilité du QI, les enfants bien dotés cognitivement vont avoir tendance à se retrouver plus fréquemment au sein des couples ayant connu une ascension sociale, l’école les ayant sélectionnés et amenés à un certain niveau de réussite. Or, il suffit que les mécanismes tendant à l’homogénéisation soient légèrement plus fréquents que ceux tendant à desserrer les agrégats pour que l’homogénéisation soit inéluctable sur le long terme.

Le lecteur se doute du sens dans lequel va notre expérience de pensée : ce double mouvement de drainage des intelligences par l’école d’une part et de corrélation entre cursus académique et réussite sociale d’autre part (économie de la connaissance) va inexorablement homogénéiser en clusters, sous la courbe, les quintiles représentés en couleur. Ceux-ci s’agrègent de plus en plus, car les points à un certain endroit sous la courbe changent de moins en moins souvent de couleur.

Les conséquences de la situation actuelle

Une conséquence apparaît très nettement : il faudra déployer des moyens de plus en plus importants pour dénicher des talents intellectuels dans des quintiles beaucoup plus homogènes aujourd’hui qu’il y a 200 ans en termes de QI.

Pour le dire très simplement, à une époque où 90 % de la France était rurale, la probabilité de trouver chez des jeunes d’origine très modeste des intelligences qui auraient surperformer à des tests cognitifs élémentaires devait être extrêmement forte (nous étions tous paysans, mais la courbe de Gauss restait toujours une courbe de Gauss…). En raison du processus d’homogénéisation décrit plus haut, cette probabilité existe toujours, mais va s’amenuisant (drainage par une école réticularisée, économie de la connaissance, endogamie relative des appariements).

Évidemment, les postulats d’un auteur provocateur comme Laurent Alexandre sont éminemment questionnables. Nous vous avons amenés à ce point pour le plaisir de l’échafaudage intellectuel. Mais une conséquence latente et imprévue de sa thèse pourrait être que si l’école peine de plus en plus à jouer son rôle d’ascenseur social,

c’est parce qu’elle l’a peut-être trop bien joué dans les décennies passées, en homogénéisant la répartition des QI : il y aura alors tendanciellement de moins en moins de gens à faire monter dans l’ascenseur.


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