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28.06.2023 - N° 1.332

Naufrage du Titan :
a-t-on joué avec des vies humaines ?

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Par Pierre Schweitzer

Pierre Schweitzer est diplômé en économie, journalisme et communication de l'Université d'Aix-Marseille. Il y enseigne aujourd'hui l'économie en qualité de Maître de Conférences Associé, au LID2MS (Faculté de Droit et de Science Politique).
Également consultant en communication et contributeur à différents médias,
il s'est spécialisé en économie des médias et du numérique.


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Les polémiques suscitées par la mort des cinq passagers d’un sous-marin d’exploration touristique n’ont pas toujours été dignes. Elles soulèvent toutefois des questions importantes sur notre rapport au risque et au progrès.


Le Titan, submersible d’exploration privé opéré par la société Oceangate, a donc implosé sous la pression des grandes profondeurs alors qu’il venait observer l’épave du Titanic au large des côtes nord-américaines, tuant sur le coup les cinq passagers à son bord.

Passons rapidement sur les réactions d’une certaine gauche qui semble estimer que la mort des riches est préférable à celle des pauvres. Cela prouve – pour qui en douterait – qu’à gauche aussi l’idéologie peut facilement prendre le pas sur l’humanisme le plus élémentaire.

Mais à en juger par le ton général des réactions médiatiques, il faudrait que les gouvernements s’empressent de faire cesser les explorations privées les plus risquées, voire le tourisme d’exploration haut de gamme de manière générale.

Cette position semble faire consensus, et révèle un refus du risque qui va nécessairement de pair avec un refus de la liberté.

Des conditions de sécurité imparfaites

Une conclusion se dégage des premières informations en provenance du milieu des explorateurs sous-marins, des professionnels de la sécurité maritime comme la « US Marine Technology Society », et même d’anciens employés d’Oceangate1 : le non-respect de certaines normes de sécurité était une démarche délibérée et revendiquée par son dirigeant Stockton Rush (qui fait d’ailleurs partie des victimes).

Ce passionné d’explorations sous-marines rêvait de devenir astronaute et avait canalisé son énergie dans des projets tout aussi ambitieux : après s’être formé au pilotage en tant que copilote d’avions de ligne, il avait été ingénieur d’essai en vol pour des avions de combat F-15, et avait construit son propre avion expérimental en 19892.

Puis il s’était tourné vers l’exploration sous-marine, avec l’objectif de rendre cette activité économiquement viable. Même à 250 000 dollars par passager, l’entreprise n’était d’ailleurs pas encore rentable3. Il n’hésitait pas à accuser l’industrie des sous-marins de pousser l’exigence de sécurité jusqu’à l’absurde (« obscenely safe »).

On peut être surpris ou choqué par cette approche téméraire, mais elle illustre un fait incontournable : l’attente de sécurité peut toujours être relevée, mais c’est au détriment de l’accès à un coût raisonnable, voire de la simple faisabilité d’un projet.

Le risque est le prix à payer pour le progrès

Par définition, le progrès est un saut plus ou moins grand dans l’inconnu. Et l’inconnu ne peut jamais entièrement se concevoir par avance pour s’y adapter préventivement.

La question est donc de savoir quels risques on accepte de prendre et pour qui. L’histoire des grandes découvertes et des grands projets entrepris par l’être humain est ponctuée de tragédies : combien de navigateurs ont disparu en pleine mer pour avoir voulu découvrir de nouveaux continents ?

Faut-il rappeler que parmi les dizaines de cadavres qui jonchent le Mont Everest on trouve celui de pionniers comme Georges Mallory, qui fut tout proche de réussir la première ascension du toit du monde ?

Faut-il rappeler comment sont morts des scientifiques tels que la physicienne Marie Curie ou les vulcanologues Katia et Maurice Krafft ?

Entendons-nous pareille polémique lorsqu’un skipper disparaît en pleine course au large alors qu’une telle aventure est incroyablement risquée et entreprise dans un but sportif ?

Laisser vivre et laisser mourir

Personne ne conteste la conscience aiguë que les clients d’Oceangate avaient du risque mortel qu’ils encouraient.

Ils pouvaient à juste titre penser qu’avec le patron de l’entreprise à bord du même sous-marin, ce dernier traitait la sécurité de ses clients au même niveau que la sienne. Or, sa réputation de tête brûlée était apparemment bien établie. La question se pose plutôt ainsi : a-t-on le droit de risquer sa vie pour l’amour du frisson ? Même si la gauche refuse de l’admettre, la richesse est en règle générale le signe qu’une valeur au moins équivalente a été fournie à d’autres membres de la société qui ont accepté de dépenser leur argent.

Autrement dit leur fortune est méritée – jusqu’à preuve du contraire –  ce qui n’empêche nullement certains médias, militants associatifs ou autres intellectuels subventionnés de nous expliquer comment l’argent des autres doit être gagné, taxé et même dépensé.

Cette gauche qui se croit détentrice du monopole de la tolérance pourrait commencer par tolérer que des adultes consentants dépensent leur argent comme bon leur semble tant qu’ils ne menacent pas d’autres vies que la leur. On peut parfaitement se dire que jamais on ne paierait une telle somme pour la visite d’un cimetière marin sans exiger dans la foulée que la liberté s’efface devant nos jugements personnels, surtout dans un des rares espaces où subsiste la liberté au sens le plus brut : la haute mer.

Il y a une certaine beauté dans le risque insensé qu’ont pris tous ces gens, qui nous rappellent que l’être humain n’a pas pour but ultime et collectif le confort d’une vie aussi longue et sûre que possible.

A qui profite le drame ?

Sans minimiser le drame et les morts, osons souligner un aspect matériellement positif de ces aventures financées à grands frais.

S’indigner du prix exorbitant de la plongée vers le Titanic est une vue étroite et de court terme. Dans certains cas on serait même tenté d’y voir une certaine jalousie envers les happy few capables de se payer un tel luxe. Car c’est précisément grâce aux pionniers d’une industrie et à leurs clients fortunés que les innovations, les savoir-faire accumulés et les expériences – parfois tragiques – peuvent plus tard bénéficier à tous les autres entrepreneurs et consommateurs.

Avoir la capacité d’accomplir quelque chose à fonds publics (donc à fonds perdus) est satisfaisant sur le plan théorique, mais c’est seulement une fois ces exploits technologiques rendus accessibles à un coût « démocratique » que la collectivité en bénéficie le plus concrètement.

Par exemple on peut se lamenter sur la course à la miniaturisation dans les nano-technologies informatiques et s’indigner que tant d’argent puisse être utilisé pour regarder des vidéos pornographiques en 4K sur un téléphone à recharge sans fil. Mais ce serait oublier que ce sont généralement les mêmes technologies qui permettent d’accomplir des prouesses dans le domaine médical comme faire remarcher un patient paraplégique ou redonner la vue à un patient aveugle.

Si la société bénéficie tôt ou tard des leçons qui seront tirées du naufrage, par exemple sur la résistance de la fibre de carbone choisie par Oceangate pour son coût inférieur aux structures métalliques, ce sera à mettre au crédit des riches clients qui ont – certes égoïstement – dépensé une fortune dans cette aventure fatale. Il faudra aussi admettre la contribution des actionnaires de cette société privée qui en sont aujourd’hui pour leurs frais et qui auraient tout aussi bien pu investir leurs ressources en actifs sûrs et auraient peut-être aidé à financer des voitures, des téléviseurs, des yaourts ou des logiciels de comptabilité…

La chasse au danger « inutile » est un aveu de déclin

Reste la question délicate du coût des opérations de sauvetage.

On n’ose en effet imaginer les millions de dollars qu’ont dû coûter des recherches d’une telle ampleur dans un environnement aussi hostile. Les contribuables doivent-ils régler l’addition des risques pris par quelques-uns ? Sûrement pas, ce ne serait pas plus juste que lorsque des banques trop gourmandes voire tricheuses sont « sauvées » par l’argent public.

Mais pourquoi ne pas envisager des solutions telles que le renoncement par avance aux secours publics ? Ou encore un mécanisme d’assurance auprès des sociétés de secours publiques qui rendrait le coût des interventions neutre pour la collectivité, voire dégagerait quelques fonds supplémentaires toujours bienvenus ? Ainsi le frisson pour riches deviendrait suffisamment cher pour que le contribuable n’y perde pas, et aurait une chance de rester abordable pour certains clients, avant qu’un jour peut-être la concurrence et l’innovation fassent leur œuvre de popularisation.

Ce qui inquiète le plus dans les réactions à ce drame, c’est l’idée qu’il serait indécent et irresponsable de risquer sa vie pour le loisir, le rêve ou le frisson, même morbide. Prenons garde : il ne faudra pas pousser bien loin cette logique pour songer à interdire le parapente, la navigation de plaisance, l’alpinisme, et pourquoi pas la moto.

Pas de visée scientifique, dépenses de pur loisir, clientèle qui ne vit pas à l’euro près, et surtout des sommes astronomiques dépensées chaque année pour secourir des individus parfois imprudents. C’est évidemment un mirage, car la liberté y perdrait ce que le trésor public y gagnerait.

  1. Sources citées par le Financial Times
  2. D’après les informations fournies par sa société Oceangate
  3. Interview pour CBS



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