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10.06.2023 - N° 1.314

Et si on féminisait certains noms de métiers ?
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Par Alain Cohen-Dumouchel

Alain Cohen-Dumouchel est ingénieur et entrepreneur dans le domaine IT.
Il anime le site www.gaucheliberale.org. Ancien conseiller national d'Alternative Libérale, passionné de philosophie politique, il est convaincu que la pensée libérale doit retrouver sa place à gauche.



Pour Alain Cohen-Dumouchel, le genre des métiers et des fonctions devrait être indépendant du sexe de la personne qui l’occupe. Cependant, la féminisation de certaines professions est une idée qui pourrait se révéler intéressante.

Les promoteurs du langage inclusif se sont donné pour but de réduire les stéréotypes de genre qui seraient véhiculés par l’écriture. Ils postulent donc que les mots formatent ou influencent les esprits et que, dans une certaine mesure, ils déterminent des comportements sexistes, machistes ou patriarcaux.

L’adoption du langage inclusif constitue donc une forme d’acceptation du postulat postmoderne selon lequel l’orthographe et la grammaire sont socialement construites pour placer les femmes et certains groupes minoritaires en situation d’infériorité.

Combattre les stéréotypes de genre en révisant la langue

Disons-le tout de suite, nous n’adhérons pas à cet axiome, contredit par les neurosciences cognitives modernes.

Le langage n’est pas un support arbitraire de la pensée. Les structures du langage préexistent à son apprentissage, c’est-à-dire qu’il y a dans le cerveau humain un pré-câblage génétique de ces structures, indépendant de la forme qu’elles peuvent prendre à travers les langues et dialectes du monde. Nous ne sommes pas non plus « prisonniers » du langage et nous sommes parfaitement capables d’inventer des mots pour exprimer des idées nouvelles.

Les êtres humains ne sont donc pas contraints par la grammaire et leur esprit peut tout à fait concevoir une égalité sociale entre les sexes quelles que soient les règles de la grammaire française. C’est justement cette capacité qui nous permet de tenter d’adapter le langage aux évolutions de la société.

Le genre des métiers et fonctions, indépendant du sexe de ceux qui les occupent

Parmi toutes les formes que peut prendre l’écriture inclusive, nous nous intéresserons ici à la féminisation « forcée » des professions et des fonctions, que la presse et les médias en général emploient de plus en plus souvent.

Notre thèse sera que cette pratique est pour partie contraire aux buts qu’elle se propose de poursuivre et qu’à certains égards, on peut même la considérer comme discriminatoire.

Comme le rappelait justement Jean-Francois Revel dans son billet Le sexe des mots :

« Quantité de noms, de fonctions, métiers et titres, sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins. Leur genre n’a rien à voir avec le sexe de la personne qu’ils concernent. »

Ainsi une vigie, une sentinelle, une recrue, une vedette, une victime, une canaille, une fripouille ou une andouille peuvent parfaitement être des personnes de sexe masculin tout en étant grammaticalement au féminin. Une personne désigne un homme ou une femme, et se trouve être un mot féminin.

L’argot nous confirme par ailleurs en les appelant des « huiles », qu’une excellence, une altesse, une seigneurie ou une majesté, sont des fonctions qui, quoique féminines, peuvent être occupées par des hommes.

C’est par métonymie que nous désignons une personne par son métier

Le besoin de féminiser les noms de professions vient du fait que l’on désigne très souvent les personnes qui exercent une profession ou qui occupent une fonction par le nom de cette profession ou de cette fonction. La profession se substitue à son occupant.

Le fait de désigner quelqu’un par l’énoncé de sa profession est une métonymie1, c’est-à-dire une figure de style par laquelle on remplace un signifié par un autre « en raison du rapport de contiguïté ou de dépendance qui les unis ».

« Le charcutier est derrière son étal » signifie qu’une personne exerçant la profession de charcutier est derrière son étal. On désigne la personne par sa profession. Un auteur est une personne exerçant le métier d’auteur, une vigie une personne exerçant la fonction de vigie. Lorsqu’on frappe un policier, on ne frappe pas le métier de policier mais celui qui l’occupe.

C’est cet usage du nom du métier pour désigner celui qui l’exerce qui a suscité l’émergence de termes différents selon le sexe de la personne.

L’invention de nouveaux métiers réservés aux femmes

En français, la pratique qui consiste à féminiser les noms de professions lorsqu’ils sont exercés par des femmes signifie qu’on invente un nouveau substantif féminin. Les noms ne sont pas des adjectifs, ils ne s’accordent pas en genre. Donc si nous voulons féminiser la profession de boulanger nous sommes obligés d’utiliser un nouveau nom : une boulangère.

Mais alors, je vous demande de réfléchir à ce que peut être la définition de « boulangère ». Ce n’est heureusement plus la femme du boulanger comme certains anciens dictionnaires nous l’enseignaient, mais une boulangère est-elle une femme qui exerce le métier de boulanger ou une femme qui exerce le métier de boulangère ?

Dans le premier cas, le vrai métier est celui de boulanger et une femme qui l’exerce possède un nom particulier, qui n’est pas celui du métier lui-même. Seuls les hommes sont désignés par la profession qu’ils exercent tandis que les femmes sont obligées d’utiliser une autre dénomination. Cela n’a rien d’inclusif.

Dans le deuxième cas, il y a clairement deux métiers : un métier de boulanger exercé par les hommes et un métier de boulangère exercé par les femmes. Les femmes et les hommes n’exercent pas le même métier.

Ainsi une femme ne pourra jamais devenir auteur, elle sera autrice ou auteure, elle n’accédera pas aux fonctions de chef ou de préfet, réservées aux hommes, mais devra occuper celles de cheffe et de préfète. Les femmes exerceront les métiers de factrice, écrivaine, ingénieure, policière, tandis que les hommes seront facteur, écrivain, ingénieur, policier. C’est tout aussi discriminatoire.

Ces considérations sont renforcées si l’on étudie les anciennes distributions de titres ou de fonctions, telles qu’elles sont pratiquées dans la société médiévale. Si une femme peut accéder au rang de comtesse, duchesse, princesse, reine, c’est bien, en bon français, qu’elle ne pourra jamais devenir comte, duc, prince ou roi.

La fixation du genre grammatical des métiers, seul moyen d’éviter les discriminations

Le seul cas où il n’y pas discrimination, c’est lorsque le métier possède un genre grammatical déterminé et peut être exercé aussi bien par un homme, une femme, ou une personne transgenre.
Car, c’est aussi l’un des grands paradoxes de la réforme en cours, les personnes non genrées, objets de toutes les attentions des études intersectionnelles, y sont ignorées et même complètement exclues. Masculin ou féminin, il faut choisir.

Reste que la langue et les usages ont conféré le genre grammatical masculin à une trop grande majorité de fonctions et de professions. C’est injuste et c’est peu élégant. Si la grammaire ne formate pas les esprits, elle peut refléter d’anciennes formes d’organisation sociale devenues indésirables.

Jean-François Revel recommandait le statu quo tout en reconnaissant que « certains substantifs se féminisent tout naturellement : une pianiste, avocate, chanteuse, directrice… ».

Mais qu’elle soit « naturelle » ou forcée par le militantisme de ses adeptes, la féminisation revient à créer de nouveaux métiers et de nouvelles fonctions auxquels les femmes seront assignées à résidence. Elle est le signe d’une plus grande visibilité, pas du tout celle d’une plus grande équité ou d’une meilleure inclusion.

Michèle Lenoble-Pinson, adepte de la réforme en cours, remarque que certaines femmes résistent à la féminisation de leur profession :

« Après avoir obtenu leurs diplômes, des femmes qui veulent faire carrière arrivent à obtenir un poste destiné depuis toujours à un homme, mais cette réussite ne leur suffit pas. Elles veulent qu’on leur donne le titre au masculin. Alors seulement elles se sentent les égales des hommes. Comme si féminiser le nom de la profession risquait de la dévaloriser, elles se font appeler : madame le Directeur ».

Dans son rapport de 2019 sur la féminisation des noms de métiers et de fonction l’Académie française va dans le même sens :

« Si, dans un premier temps, des femmes se sont accommodées des appellations masculines, c’est parce qu’elles avaient à cœur de marquer, dans la dénomination de leur métier, l’égalité de compétence et de mérite avec les hommes qui avait permis ce qu’elles regardaient comme une conquête ; ce constat est de moins en moins vrai, les nouvelles générations donnant souvent la préférence aux appellations qui font droit à la différence. »

Et si ces femmes avaient bien senti que changer le nom du métier parce qu’elles l’occupent n’était effectivement pas un signe de reconnaissance et de bienveillance ?

« Faire droit à la différence » est-il bien un objectif inclusif ? On peut sérieusement en douter.

Féminiser les professions sans contrevenir à l’esprit de la langue ni à sa grammaire

Il existe pourtant un moyen technique de rétablir une forme d’équité, en échappant au sexisme involontaire des réformes actuelles et sans contrevenir à l’esprit de la langue ni à sa grammaire. On pourrait changer le genre grammatical d’un certain nombre de noms de professions ; décider par exemple que toutes celles dont la forme masculine actuelle finit par un e deviennent exclusivement féminines.

À l’instar de la sentinelle et de la vigie, toute personne sans considération de son sexe serait : une pilote, une juge, une pape, une ministre, une comptable, une contribuable, une géologue, une secrétaire, une antiquaire, une architecte, une graphiste, une automobiliste, une biochimiste, une botaniste, une calligraphe, une cadre, une cancérologue, une commissaire, une contremaître, une critique, une criminologue, une dermatologue, une détective, une diplomate, une ébéniste, une fiscaliste, une fonctionnaire, une garde, une géographe, une géomètre, une gymnaste, une interne, une journaliste, une juriste, une linguiste, une élève, une comte, une vicomte, etc.

Cela veut bien entendu dire qu’il faut aussi s’interdire l’emploi au masculin des formes épicènes (qui ont la même forme aux deux genres). On ne dira donc plus un gymnaste ou un graphiste en parlant d’un homme, mais bien une gymnaste ou une graphiste : Pierre est une graphiste confirmée, Alain est une gymnaste médaillée, comme on dit Louis est une sentinelle expérimentée.

Si l’on veut être inclusif il ne faut surtout pas utiliser des noms de métiers ou de fonctions différents suivant le genre réel ou supposé de celui qui l’occupe. On bannira donc les influenceuse, jongleuse, formatrice, historienne, imitatrice, inspectrice, magistrate, nageuse, narratrice, organisatrice, ouvrière, patronne, paysanne, etc. pour revenir à leur forme masculine.

On pourra en revanche garder au féminin les professions historiquement occupées par des femmes : une ménagère, une repasseuse, une infirmière, une puéricultrice, une sage femme. Il faudra bien entendu, s’abstenir de les masculiniser. Dans un monde inclusif, des hommes peuvent parfaitement exercer le métier de ménagère ou de sage femme.

Cette règle permettrait aussi de résoudre le délicat problème du mot homme, utilisé aussi bien pour désigner l’espèce humaine qu’un de ses représentants masculin. Homme, en tant que désignation du statut d’être humain, deviendrait donc féminin. Les hommes naissent et demeurent libres et égales en droit.

Conclusion

La pratique qui consiste à inventer de nouveaux noms de titres et de métiers réservés aux femmes ne date pas d’hier. Il ne faut pourtant pas voir dans son ancienneté un signe de sagesse ou de validité.

Nous descendons d’une société patriarcale qui laissait peu de choix aux femmes. Lorsque de nouveaux métiers se sont ouverts à elles, la tentation fut grande de les dénommer différemment de ceux pratiqués jusqu’alors par les hommes. Faut-il y voir un progrès ou au contraire la marque d’un apartheid masculin ? La logique et la grammaire penchent vers la seconde option, car c’est en assignant un genre fixe aux mots qu’on est le moins sexiste.

Inutile de préciser que la réforme suggérée ci-dessus a très peu de chance d’aboutir tant la médiatisation de l’accession des femmes à de nouveaux métiers prime sur l’élégance de la langue et sur sa neutralité vis-à-vis des sexes.

Mais – qui sait ? – il suffit que certaines plumes s’en emparent pour que la nouvelle règle recueille peu à peu la faveur des usages.


Sources :

Déclinaison de 2000 noms de métiers, professions, fonctions, titres et autres activités au masculin et au féminin – État de Vaud

Mettre au féminin les noms de métier : résistances culturelles et sociolinguistiques
par Michèle Lenoble-Pinson

1 - Probablement plus une catachrèse de métonymie tant le fait de désigner l’occupant par sa profession s’est lexicalisé.


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