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20.05.2023 - N° 1.293

Le féminisme à l’épreuve
des sciences comportementales

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Par Alain Cohen-Dumouchel

Alain Cohen-Dumouchel est ingénieur et entrepreneur dans le domaine IT.
Il anime le site www.gaucheliberale.org. Ancien conseiller national d'Alternative Libérale, passionné de philosophie politique, il est convaincu que la pensée libérale doit retrouver sa place à gauche.



Instrumentalisées politiquement par la droite identitaire, les sciences du comportement pourraient pourtant servir la cause féministe.


Une polémique est née sur les réseaux sociaux et dans les médias. Thaïs d’Escufon, influenceuse de droite, a publié un fil Twitter dénonçant les méfaits du féminisme. Elle s’appuie pour ce faire sur des études scientifiques et sociologiques issues de la science officielle, c’est-à-dire celle qui utilise la méthode scientifique pour parvenir à ses conclusions. Chacun des tweets du fil atteint les 200 000 vues.

En réponse, L’Express, sous la plume d’Alix L’Hospital, a publié une analyse qui décrit l’instrumentalisation des neurosciences et de la génétique du comportement par l’extrême droite, dans des domaines aussi larges que le féminisme, l’immigration et la supériorité de la civilisation européenne.

« Thaïs d’Escufon, Julien Rochedy… Quand les influenceurs d’extrême droite instrumentalisent la biologie »

Si nous adhérons à ce postulat, il faut néanmoins insister sur l’importance des disciplines comme la biologie, la psychologie évolutionniste, etc. dans notre compréhension des rapports homme/femme. Pour le dire simplement, cette instrumentalisation politique ne doit pas condamner par association tout un ensemble de disciplines tout à fait sérieuses et intéressantes.

En effet, contrairement aux différences génétiques entre les groupes ethniques, une “génétique du genre” bien comprise possède un intérêt réel, à condition, à nouveau, de ne pas lui faire dire n’importe quoi…

Génétique du genre, génétique des groupes ethniques

Alors, bien conscients des tentatives d’instrumentalisation de la science par la droite identitaire, tentons d’aller plus loin et examinons ce que dit vraiment cette science sur les différences innées entre hommes et femmes.

De nombreuses expériences et études mettent en évidence ces différences en s’attachant, bien entendu, à s’affranchir du contexte culturel, c’est là toute la difficulté de leur mise en œuvre. Un chapitre entier de l’ouvrage de Steven Pinker Comprendre la nature humaine est consacré aux différences hommes, femmes (chapitre 18, p.399 : Hommes et femmes). De très nombreux chercheurs en neurosciences cognitives, sociobiologie, génétique du comportement, biologie et psychologie évolutionnistes, dont beaucoup sont des femmes, confirment que « contrairement à d’autres catégories humaines comme la race et l’appartenance ethnique, où les différences biologiques sont tout au plus mineures et scientifiquement sans intérêt, il est impossible d’ignorer le sexe dans la science de l’être humain ».

En effet, les variations génétiques entre les individus sont beaucoup plus importantes que la moyenne des variations entre deux groupes ethniques. S’intéresser aux différences génétiques moyennes entre deux groupes ethniques ne présentent que très peu d’intérêt tant les écarts sont minimes.

En revanche, les différences génétiques entre les hommes et les femmes sont avérées, constantes, et induisent des différences physiologiques et hormonales. Ainsi, par exemple, les hommes ont plus de neurones et les femmes plus de matière grise à égalité de masse corporelle. Il est de nombreux domaines où ces différences n’ont aucune conséquence : niveau moyen d’intelligence, maîtrise du langage, émotions de base, népotisme, sont des caractéristiques communes aux deux sexes.

Par contre, les hommes s’intéressent plus aux objets, les femmes aux relations humaines et leur sexualité ainsi que les manifestations de leur agressivité sont différentes. Ces constatations ne doivent pas nous faire oublier que la culture, le milieu social, l’éducation, ont également une influence importante sur la place occupée par les femmes dans la société. Dans le débat sur les influences respectives de la nature et de la culture, aucun des paramètres ne doit être écarté à priori.

Si la génétique contredit les positions de la droite identitaire sur l’immigration et sur les groupes ethniques, Thaïs d’Escufon croit y trouver une alliée pour son combat politique. Rien n’est plus faux.

Féminisme de l’équité, féminisme du genre

Car le principal reproche que l’on peut faire au pamphlet de Thaïs d’Escufon est le regroupement sous une même appellation des différentes composantes du féminisme. Elle critique et combat  « le féminisme » mais ne fait aucune distinction entre les deux grands courants du féminisme, à savoir le féminisme de l’équité et le féminisme du genre. (cf Who stole feminism ? de Christina Hoff Sommers)

Le féminisme de l’équité (ou féminisme de première et deuxième vague), héritier des Lumières, réclame l’égalité en droit et l’égalité des chances entre hommes et femmes sans nier leurs possibles différences.

Le féminisme des genres (féminisme de troisième vague, néoféminisme…), héritier du postmodernisme, nie les différences biologiques entre les hommes et les femmes et affirme que la condition féminine est socialement construite dans le but de renforcer le pouvoir masculin. Le féminisme des genres nie la science en général et constitue une aubaine extraordinaire pour la droite identitaire qui peut librement exploiter les avancées des neurosciences cognitives à son avantage.

Alors, peut-on affirmer, comme Thaïs d’Escufon que « loin de rendre les femmes plus heureuses et émancipées, le féminisme a détruit et continue de détruire la vie de millions d’individus. » ? Certainement pas. Le féminisme de l’équité a émancipé des millions de femmes, leur a permis de voter, de posséder un carnet de chèques, de travailler et d’accéder, si elles le veulent, à toutes les fonctions exercées auparavant par les hommes. C’est d’ailleurs grâce au féminisme de l’équité que Thaïs d’Escufon peut s’exprimer librement sur des réseaux sociaux sans avoir besoin d’une approbation masculine.

Le féminisme de l’équité combat les stéréotypes, tout en ne niant pas ce principe fondamental de la répartition en cloche des traits de caractère divergents des hommes et des femmes. C’est-à-dire que pour un trait de caractère dans lequel les hommes sont statistiquement meilleurs, par exemple la rotation mentale d’objets dans l’espace, certaines femmes feront mieux que la majorité des hommes. À l’inverse, pour les traits de caractère dans lesquels les femmes sont généralement meilleures, comme le calcul, l’orthographe, ou la mémoire verbale, on trouvera des hommes qui font mieux que la majorité des femmes.

Il n’y a donc aucune raison de restreindre ou de diriger les choix de vie des femmes ou des hommes vers la moyenne des caractéristiques comportementales de leur groupe, ce qu’Alix L’Hospital décrit comme « la réaffirmation d’un schéma familial reposant sur des rôles sexués » ; mais il n’y a pas non plus de raison de le leur interdire.

Le féminisme de l’équité a contribué à redonner aux femmes l’estime de soi, le féminisme du genre veut, à marche forcée, « faire de la femme un homme comme les autres ».

L’impasse du féminisme du genre

S’il est incontestable que les femmes ont été victimes de discrimination dans le passé et que de nombreux progrès restent à faire, le féminisme du genre refuse obstinément de tenir compte des remontées de la science sur les différences innées entre les sexes.

Ce refus a plusieurs conséquences. Toute différence de résultat dans l’accomplissement professionnel ou dans le niveau de salaire est interprété comme une discrimination insupportable qu’il faut corriger à tout prix. Si les femmes n’intègrent toujours pas les filières scientifiques, cela veut forcément dire que leur environnement social les empêche de s’y intéresser.

Si les femmes ont des revenus plus faibles que les hommes, c’est qu’une discrimination est à l’œuvre dans les écarts constatés. Les choix de vie des femmes ne sont pas pris en compte ou sont supposés découler de leur aliénation. Les féministes du genre savent mieux que les femmes ce qui est bon pour elles.

Leur refus obstiné de prendre en compte les résultats des recherches en psychologie et en biologie évolutionniste, leur rejet des neurosciences en général, aboutissent nécessairement à un dirigisme néfaste. On oblige des hommes et des femmes à renoncer à des filières qu’ils aiment et dans lesquelles ils s’épanouissent, pour les forcer à suivre des voies qui ne les satisfont pas et dans lesquelles ils ne pourront s’accomplir.

Le féminisme contemporain est en grande partie dominé par les féministes du genre. Ses militants sont actifs dans les universités, sur les réseaux sociaux, dans la presse et même dans les grandes entreprises qui vivent sous la menace permanente de leurs dénonciations et de leurs campagnes de harcèlement.

On se souvient de l’affaire James Damore, ce jeune ingénieur renvoyé de Google pour avoir publié un mémoire, ô combien mesuré et prudent, dans lequel il suggérait que la sous-représentation des femmes chez Google, notamment aux postes d’ingénieurs, pouvait être liée à des différences innées entre les sexes. Il poursuivait en indiquant que la politique de quotas menée par l’entreprise pouvait avoir pour conséquence de rendre tout le monde malheureux.

Cette situation de conflit larvé exacerbe les oppositions. D’un côté des militants d’extrême droite instrumentalisent des disciplines pourtant très sérieuses, comme la psychologie évolutionniste, de l’autre le féminisme du genre les nie. C’est regrettable, car les recherches en la matière ont beaucoup à nous apprendre sur la nature des relations entre les hommes et les femmes, mais aussi sur le fonctionnement des individus et des sociétés humaines.

Contre le « tout culture » des féministes du genre, et contre les sophismes d’appel à la nature de l’extrême droite identitaire, une lecture honnête et impartiale des travaux de ces disciplines nous invite plutôt à dépasser le vieux débat nature/culture pour lui substituer une approche dialectique. Un individu est autant le produit de sa biologie que de son environnement. Il est stérile de vouloir séparer et isoler les deux domaines, tant ils interagissent constamment.

Alors, si Thaïs d’Escufon cite des études pertinentes, elle apporte des conclusions complètement fallacieuses et elle escamote le rôle de la culture dans les inégalités entre les sexes. La solution qu’elle suggère : « nos ancêtres n’étaient-ils pas plus heureux grâce au patriarcat européen que nous avons oublié ? » démontre qu’elle nie, de son côté, le déblocage culturel opéré par le militantisme féministe.

Disons-le clairement : il y avait bien des verrous sociaux à la relégation des femmes ; ces verrous imputables au patriarcat européen ont partiellement sauté, grâce aussi aux féministes du genre, et on ne fera pas machine arrière, il reste même beaucoup de travail à accomplir.

Il est clair qu’on ne reviendra pas sur les acquis du féminisme et que les institutions devront poursuivre le travail entrepris pour combattre les préjugés et les stéréotypes. Pour ce qui est des quotas et de la masculinisation forcée de la vie des femmes, les féministes de l’équité doivent absolument s’emparer des résultats de la science, ne pas la laisser à l’usage exclusif de l’extrême droite, et agir en fonction de son éclairage.

Il ne s’agit pas ici de passer d’un tout culturel à un tout biologique, mais de tenir compte de tous les facteurs qui influencent nos choix, pour qu’un féminisme réaliste puisse faire entendre sa voix.


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