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19.01.2023 - N° 1.173 Électronucléaire : se rappeler les bonnes raisons d’en faire
Par Gérard Petit Gérard Petit est retraité. Son parcours professionnel l'a conduit à occuper des postes dans la R&D, l'ingénierie, la formation, l'exploitation et l'inspection dans le domaine de l'électronucléaire. ![]() Le
retour en grâce du nucléaire, tout relatif mais bien réel, invite à
s’interroger davantage sur les vraies motivations qui vont conduire un
pays
à se lancer dans l’expérience ou à relancer la machine. Le retour en grâce du nucléaire, tout relatif mais bien réel, invite à s’interroger davantage sur les vraies motivations qui vont conduire un pays à se lancer dans l’expérience ou à relancer la machine. Le passé nous dit qu’on pouvait trouver d’excellentes raisons de s’appuyer sur l’atome avant qu’on ne mette davantage en exergue sa vertu carbon free, censée rassembler tous les avantages et servir de détracteur à toutes les critiques. Le programme nucléaire français de 1973 conçu en réaction à la crise pétrolière et motivé par des contraintes redevenues furieusement actuelles, en est la meilleure illustration. Bien expliciter et bien hiérarchiser les motivations apparaît essentiel pour structurer une argumentation de fond dans un contexte temporel et local donné où subsistera toujours une opposition résolue. Pierre Mesmer ne se souciait guère du climat Chacun le sait mais l’oublie trop, en France le programme nucléaire national avait été décidé afin d’aider le pays à gagner grandement en autonomie énergétique et ainsi de moins dépendre du pétrole (rareté et coûts) et aussi de permettre aux consommateurs domestiques et aux industriels de disposer d’une électricité peu chère et abondante pouvant se substituer à profit à d’autres sources ; un atout maître pour le niveau de vie et la compétitivité des industries, aux plans européen et mondial. Depuis, le climat est passé du strapontin à la place d’honneur dans les débats dédiés aux questions énergétiques, le nucléaire y gagnant des galons car les effets collatéraux de sa production électrique sont très chiches en GES. Cet argument, comme l’arbre qui cache la forêt, en est même venu à occulter tous les autres. Mais dans le contexte actuel de tension sur les marchés de l’énergie consécutif au redémarrage des économies mondiales après l’étouffoir covid, et au nécessaire « basculement des sources » suite à la guerre que la Russie mène en Ukraine, la première motivation nucléaire (indépendance, efficacité) tient de nouveau la corde. Il est regrettable qu’en France, la flotte nucléaire existante dont la disponibilité est actuellement la pire qu’elle ait jamais connue manque le rendez-vous historique qui l’aurait définitivement adoubée et que sa relève, voire son développement, n’aient pas été massivement anticipés. Certes on a lancé l’EPR de Flamanville qui a accumulé les déboires, ne pouvant s’appuyer sur un tissu industriel n’ayant pas entretenu ses outils ni préservé ses compétences et rechignant à les reconstituer, sans perspectives solides, voire contraires. Avec le retard de l’EPR et la fermeture anticyclique des deux réacteurs de Fessenheim, 3400 MWe pilotables et décarbonés manquent au réseau, même si en disposer n’aurait pas suffi, tant s’en faut, à combler le défaut de puissance actuel ; mais au moins aurait-on diminué d’autant les ruineuses importations. Toutefois, les contre-signaux produits par ces carences ont eu des effets induits bien plus amples et plus dommageables que leurs conséquences physiques effectives, car signifiant à beaucoup que le temps du nucléaire -un épiphénomène qui aurait anormalement bourgeonné en France- pourrait bien être dépassé. Le message a d’ailleurs été trop bien reçu par les jeunes générations de techniciens et d’ingénieurs qui, hors considérations idéologiques, se sont largement détournées de cette filière considérée comme sans avenir. Renverser la vapeur (et donc faire que la vapeur nucléaire rentre en grâce…) ne sera pas facile, tant d’ignominies ayant déjà été déversées sur cette « énergie du passé ». Antienne réchauffée mais toujours agissante Dans la même veine délétère, et malgré l’évidence scientifique, les opposants viscéraux au nucléaire ont réussi à contaminer les opinions, lesquelles continuent à lui dénier toute efficacité réelle en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Certes, L’électricité nucléaire ne représente que 4 % de l’énergie totale consommée dans le monde et 10 % de l’énergie électrique et ces chiffres peuvent d’entrée normer le débat. Mais a contrario, peut-on se permettre de faire repasser 10 % de l’électricité mondiale dans le camp carboné ? Il est vrai que ces mêmes opposants, souvent apôtres de la réduction des besoins, ce qui simplifierait d’autant la tâche, proposent le remplacement du nucléaire par des EnRi aléatoires et intermittentes sans réaliser que priver la planète de 10 % de moyens de production électrique pilotables n’irait pas sans créer quelques difficultés pour le fonctionnement des réseaux et nécessiterait des moyens de stockage énormes hors de portée économique et pour longtemps malgré le mirage hydrogène dont il faudra bien revenir (hors quelques utilisations spécifiques). Qualification écologique « au repêchage » Heureusement, un autre slogan fédérateur : « la chasse aux fossiles » conserve table ouverte dans les sociétés et à ce titre, comme il est permis de faire feu de tout bois, le nucléaire peut y trouver sa place. Reste que vouloir développer rapidement et massivement le nucléaire à l’échelle mondiale est illusoire car on ne saurait le faire pour des questions de ressources minérales, matérielles et humaines. Mais il existe néanmoins de judicieux contextes à exploiter. Ainsi, les pays avancés (comprendre capables de maîtriser cette technologie) et pauvres en ressources énergétiques, cochent bien ces deux cases. À cet égard l’Europe, considérée globalement ou au niveau des nations, est le terreau idoine mais de fertilité sélective, il faut en convenir. Cependant, il est clair aujourd’hui qu’un pays qui fait le choix de persévérer dans le nucléaire (Royaume-Uni, Finlande, Suède, Hollande, France ?), ou de s’y lancer (Pologne), a des motivations premières qui incluent mais dépassent les enjeux climatiques, bien qu’en général, il fasse prévaloir ces derniers dans l’argumentation. La Pologne précitée constitue peut-être un contre-exemple : tellement vilipendée pour ne produire son électricité qu’à partir du charbon national elle aurait fini par céder aux injonctions européennes en matière de rejets de GES et s’apprêterait à commander des réacteurs nucléaires à Westinghouse. Mais c’est en même temps l’occasion de commencer à rénover un parc de production vieillissant. Constances dans le paysage Pour les Allemands il ne s’agit pas d’opérer un choix rationnel dans l’ordre des arguments mais bien de camper sur un refus basique du nucléaire sans compromis même si récemment les contorsions sémantiques des dirigeants du pays pour une prolongation éphémère des trois derniers réacteurs opérationnels avaient quelque chose de pathétique. Le pays, géant économique qui continue à donner le la à Bruxelles, œuvre efficacement contre la relance du nucléaire (Cf l’épisode non clos de la taxonomie). Il est en regard bien trop peu vilipendé pour compenser l’intermittence de ses immenses flottes EnR par le charbon et le lignite utilisés sans états d’âmes et sources d’importants profits mais pas pour la planète ! En France, en phase aiguë de désindustrialisation, une éventuelle suite nucléaire reste à écrire. Mais l’horizon ne se rapproche guère, un premier réacteur EPR2, raccordé au réseau n’étant envisagé qu’en 2035. Mis hors-jeu d’entrée par les opposants rejoints par les sceptiques, car censé arriver trop tard, le nouveau nucléaire (un oxymoron pour eux) n’est qu’une impasse dispendieuse. Lumières et ombre portée des coûts et des délais Outre les avantages du nucléaire vis-à-vis des émissions de GES, son empreinte écologique est très faible, les chiffres confondant les détracteurs : moindre degré d’occupation des sols, faible consommation de matériaux (construction et combustibles) ; et ce ne sont là que des cerises sur un gâteau déjà bien paré. Mais l’avantage insigne de l’outil nucléaire reste bien qu’il est source domestique d’électricité capable de fournir les besoins en abondance et à la demande. Les coûts de construction des ouvrages se sont hélas notablement renchéris, en particulier suite au rehaussement des règles de sûreté (réifiées dans le référentiel EPR). C’est un réel obstacle, que des financements adaptés peuvent pourtant pallier (CFD ou autres montages). Les réacteurs sont conçus pour un long usage (60 ans, voire plus). La quantité d’énergie qu’ils peuvent fournir durant leur vie est énorme à condition que leur exploitation ne soit pas asservie à la seule compensation de l’intermittence de parcs EnRi surdimensionnés, ce qui confinerait à un gâchis industriel et économique de première grandeur compte tenu de l’effort d’investissement à consentir. À cet égard, la relance duale « EnRi-nucléaire » annoncée par le président Macron à Belfort début 2022 porte en elle cette contradiction fondamentale. Signaux antinomiques La Chine poursuit son ambitieux projet et même si la proportion du nucléaire dans son mix restera modeste elle soutient l’effort, ne construisant plus désormais (mais à quelle cadence !), que des réacteurs conçus et réalisés in China. Au Japon, pays d’Hiroshima et de Fukushima, la relance du programme de remise en marche et de construction de centrales est effective. En Europe de l’Ouest, c’est le Royaume-Uni qui a relevé le gant et le chantier d’Hinkley Point sera suivi par celui de Sizewell et sans doute de Bradwell. La Suède envisage la construction de nouveaux réacteurs, comme la Finlande, à l’Est la Hongrie commande en Russie… En contraste fort, le discours entendu en France durant les récentes campagnes électorales : « trop tard, trop cher, pas assez fiable, dangereux… » fait le lit du doute et d’une procrastination frileuse car si les avantages sont si patents alors pourquoi atermoyer autant ? Le champion du nucléaire que fût le pays renierait donc des choix largement validés par l’expérience malgré le difficile épisode actuellement traversé ? Le gouvernement du pays, du moussaillon au commandant, comme nombre d’organes clés du secteur énergétique (CRE, RTE, ADEME) comporte encore de nombreux éminents nucléaro-sceptiques, ceux qui avaient présentés l’arrêt des réacteurs de Fessenheim comme un tournant historique. Contrebraquer ne leur sera pas naturel, on peut le craindre. En cette saison des vœux, souhaitons fort qu’il n’en soit pas ainsi
et que l’inventaire rappelé des bonnes raisons finisse par dominer celui produit par les contempteurs.
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