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31.12.2022 - N° 1.154 Genre et guerre : la chaire (masculine) à canon
Par Daniel Borrillo Daniel Borrillo est juriste, enseignant et chercheur associé au CERSA/CNRS. Ses principaux thèmes de recherche sont le droit des discriminations, le droit du genre et de la sexualité, la jurilinguistique et la traduction juridique, ainsi que le droit de la bioéthique. Il est également chercheur associé au sein du think-tank GenerationLibre. ![]() Il serait alors temps de regarder la guerre par le biais du genre masculin afin de rendre compte l’appropriation des hommes par l’État pendant les conflits armés. Depuis la nuit des temps, les hommes sont formatés psychologiquement pour donner leurs vies à la patrie. Tel un sacrifice à Arès, des centaines de millions de jeunes hommes furent immolés sur l’hôtel de l’héroïsme. Le monde grec confondait citoyenneté et statut militaire. Pour les Romains, Romulus – fondateur mythique de leur Cité et incarnation du citoyen romain par excellence – était fils de Mars, dieu des combats. Tout au long du Moyen Âge, la guerre fut dominée par la figure du chevalier et les valeurs masculines qui s’y rattachent. Les guerres de croisades depuis l’an mille, tout comme la guerre de Cent Ans et les nombreux conflits dynastiques et de religion au sein de l’Europe constituèrent le scénario répété du sacrifice de millions d’hommes à la Nation. La Révolution, le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, le Second Empire et toutes les Républiques baignèrent dans de nombreux conflits armés. Les siècles suivants ne furent pas moins dramatiques : quarante millions d’hommes ont donné leur vie dans les guerres du XXe siècle. Le XXIe siècle sera tout aussi sanglant. Du Darfour à la Syrie, de l’Afghanistan à la Guinée, du Mali au Sahel, les guerres n’ont jamais cessé et avec elles la mobilisation systématique des jeunes hommes. L’assignation à des rôles genrés est particulièrement frappante : les hommes sont « programmés » idéologiquement pour mourir sur le champ de bataille. Il s’agit d’un élément qui structure non seulement le stéréotype masculin mais également la société tout entière au point qu’elle délègue « naturellement » aux hommes la violente tâche d’ôter la vie d’autrui et de donner la sienne pour la patrie. Ainsi, par adhésion, par sens du devoir, par patriotisme, par obéissance, par peur ou par résignation, des millions de jeunes ont endossé l’uniforme de soldat et sont partis au front en renonçant à tout : foyer, famille, études, travail, amis… Jean, Pierre, François, Alphonse, Marcel, Louis, Joseph, Raymond… L’absence de prénoms féminins sur les monuments aux morts de nos villages est frappante. Pourtant personne ne s’en étonne. Les vivants ont intégré le monopole masculin sur la mobilité forcée, l’errance et la mort. À tel point que lorsqu’il s’agit de la guerre nous possédons une conviction limitée à propos de la nécessité du changement du système traditionnel des rapports de genre historiquement inégaux entre les femmes et les hommes. Héritiers de siècles de conflits armés, les hommes ont été façonnés selon les besoins militaires et ont intégré l’idée sacrificielle de mourir pour la nation. Certes les femmes aussi ont connu une mobilisation sans précédent depuis la Première Guerre mondiale et elles n’ont pas non plus été épargnées lors des massacres, des répressions, des génocides et autres atrocités associés à la guerre. Toutefois, leur rôle est bien distinct de celui des hommes. Le modèle patriarcal, celui du père protecteur, du citoyen-soldat et du combattant héroïque imposait et impose encore aux garçons de développer une identité masculine tendant à accepter l’inacceptable : la confiscation des corps pour la guerre. Pour certains, cela peut sembler normal car après tout la guerre est une affaire d’hommes. Pourtant, les femmes, elles, ne se sont pas privées d’enclencher des conflits armés sanglants : de Jeanne d’Arc à Margaret Thatcher, de Marie Tudor à Golda Meir en passant par Brunehilde, Catherine II de Russie ou encore les militantes de l’IRA Marion Coyle et d’Action directe, Nathalie Ménigon, les femmes se révèlent aussi de puissantes chefs de guerre 1. Si depuis la Seconde Guerre mondiale, les femmes peuvent s’exposer au feu de l’ennemi, c’est toujours dans le cadre d’un recrutement professionnel et volontaire. Toutefois, elles demeurent très minoritaires dans les armées européennes2 : 5 % en Italie, 12 % en Espagne et 15 % en France et il a fallu une condamnation de la Cour de justice de l’Union européenne en 2000 pour que l’Allemagne autorise les femmes à participer aux combats armés en tant que professionnelles. Toutefois, l’obligation de service militaire n’est pas étendue aux femmes. En Europe, seule la Norvège dispose de la conscription féminine. En matière militaire, les femmes ont obtenu progressivement les mêmes droits sans se voir pour autant soumises aux mêmes devoirs. Le cas de l’Ukraine en est une illustration. Le pays avait aboli le service militaire en 2013 pour laisser place à une armée professionnelle. Cependant quelques mois plus tard, l’égalité de sexes est rompue avec le rétablissement de la conscription obligatoire pour faire face à la guerre du Donbass. La suite de la guerre d’Ukraine constitue un nouvel exemple de cette asymétrie de genre. Le jeudi 24 février 2022, le président Zelensky a décrété la mobilisation militaire générale afin de répondre à l’invasion russe démarrée plus tôt dans la journée : les hommes ukrainiens entre dix-huit et soixante ans ont depuis l’interdiction de quitter le pays. La loi martiale stipule que tous ceux soumis « à la conscription militaire et des réservistes », se trouvent dans l’obligation de prendre les armes. De même, le 21 septembre Poutine a annoncé la mobilisation forcée de trois cent mille réservistes (sur un potentiel de vingt-cinq millions mobilisables). Le service militaire est obligatoire aussi bien en Russie qu’en Ukraine pour tous les garçons à l’âge de dix-huit ans. De même, face au risque d’une guerre avec la Chine, Taïwan vient d’annoncer que la durée du service militaire obligatoire pour tous les hommes nés après le 1er janvier 2005 va être portée à un an, contre quatre mois actuellement. Cette réalité n’est nullement inédite : en 1914, pour la Première Guerre mondiale et en 1939, pour la Seconde, plusieurs pays européens, dont la France, avaient décrété la mobilisation générale en envoyant de centaines de milliers de jeunes au front. L’article 18 de la loi du 7 août 1913 sur le recrutement de l’armée précisait : «
Tout Français reconnu propre au service militaire fait partie
successivement : de l’armée active pendant trois ans ; de la réserve de
l’armée active pendant onze ans ; de l’armée territoriale pendant sept
ans ;
de la réserve de l’armée territoriale pendant sept ans ». Presque dix millions d’hommes ont perdu leur vie au cours de la grande Guerre. La base de données « Morts pour la France » du ministère français de la Défense recense plus de 1,3 million de conscrits décédés pendant ce conflit. Il s’agissait pour la grande majorité de jeunes soldats d’infanterie. Durant la Seconde Guerre mondiale presque 18 millions d’hommes sont morts sur le champ de bataille. Les conflits armés non seulement ont massacré des hommes jeunes mais ont aussi fait diminuer drastiquement l’espérance de vie des survivants. Comme le montre le démographe François Héran, « en deux ans, de 1913 à 1915, l’espérance de recule seulement de 3 % chez les femmes, passant de 53,5 ans à 51,7 ans mais s’effondre de 46 % chez les hommes : de 49,4 à 26,6 ans »3. Les guerres successives (Indochine, Corée, Vietnam, Algérie, Irak, Syrie…) produisirent les mêmes résultats aussi bien en ce qui concerne la prééminence écrasante de victimes de sexe masculin que la diminution de l’espérance de vie des survivants à la sortie du conflit. De plus, dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, la courbe des divorces augmente sensiblement et pour la première fois les demandes de divorce sont plus nombreuses à être formulées par les hommes que par les femmes. Loin d’être expliqué par le seul argument de l’adultère féminin, ce phénomène peut aussi se comprendre par l’aigreur accumulée en quatre ans de guerre, la difficulté à reprendre la vie commune après une séparation prolongée, même entrecoupée de quelques permissions. Netflix a récemment produit le film À l’ouest, rien de nouveau, inspiré du roman du même nom d’Erich Maria Remarque, dans lequel l’auteur décrit les abominations de la Première Guerre mondiale et la souffrance de ces garçons réduits en charpie par l’artillerie. Plus tard, Boris Vian chantait : « À tous les enfants
Qui sont partis le sac au dos Par un brumeux matin d’avril Je voudrais faire un monument À tous les enfants Qui ont pleuré le sac au dos Les yeux baissés sur leurs chagrins Je voudrais faire un monument… » Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, nous nous croyions installés dans la post-modernité de la guerre où la confrontation directe d’homme à homme semblait une chose du passé. Or, le retour à une forme de guerre « classique » met en évidence l’exposition perpétuelle des corps masculins à la mort. Une grande partie de ces corps ne provient pas de l’armée professionnelle mais de civils recrutés de force. Cette absence de choix constitue la plus grande violence contre le sexe masculin et ceci depuis la nuit de temps. Malheureusement, une conception partiale de la « violence de genre » tend à l’éclipser. Paradoxalement, alors que la mobilisation forcée regarde uniquement les hommes, la majorité de travaux scientifiques relatifs à la guerre sous le prisme du genre concerne exclusivement les femmes4. "Derrière
les barbelés de Nuremberg, Guy Deschaume, rêvait de l’inversement des
rôles de genre lorsqu’il écrit non sans ironie, « quand nous
rentrerons, un jour, dans nos foyers, Mesdames, vous ne pourrez plus
vous targuer d’imaginaires supériorités, sous lesquelles, naguère, vous
nous écrasiez […], nous avons essayé balayage, lavage de vaisselle,
lessive, ravaudage, couture, cuisine, et la vérité m’oblige à confesser
qu’en toutes ces activités, nous avons dépassé les plus optimistes
prévisions : la cuisine, c’est par là que vous nous teniez. Mais les
rôles vont être changés ! Nous pourrons désormais vous fournir des
recettes qui vous seront précieuses pendant ces temps de restrictions"5.
Les hommes souhaitent parfois ne pas appartenir au genre masculin… Le « genre » permet de désigner la construction sociale des différences entre les sexes et les actes de violence genrés, source de préjudices et des souffrances. Il
serait alors temps de regarder la guerre par le biais du genre masculin
afin de rendre compte de la plus brutale des dominations et de la plus
cruelle des violences, celle consistant dans
l’appropriation des hommes par l’État pendant les conflits armés.
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