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12.08.2022 - N° 1.015 Fausses accusations de viol : chercheurs vs police
Par Alain Borgrave Alain Borgrave est passionné par les sciences humaines et la philosophie. Allergique à la propagande et aux idéologies, il est persuadé que le féminisme radical représente, tout comme le marxisme, un danger pour les droits et les libertés. ![]() La coexistence d’un discours officiel avec une réalité sur le terrain lui étant diamétralement opposée, n’est-ce pas au fond la conséquence classique du politiquement correct ? Dans le domaine du viol, on entend souvent dire que les fausses accusations déposées à la police seraient rares ou très rares ; il y aurait un consensus scientifique autour du chiffre de 6 % des plaintes (ou de 2 % à 10 %). C’est une question d’une actualité brûlante. En effet, nous vivons une époque où, après #Metoo, les femmes sont incitées à porter plainte tous azimuts, ce qui représenterait une salutaire « libération de la parole » des victimes. Libération de la parole ? Étrange euphémisme qui semble plutôt dénoter le développement d’une culture de la dénonciation.1 Si les fausses accusations ne représentent pas 6 % des plaintes mais une proportion bien plus élevée de celles-ci, ce que l’on décrit comme une libération bénéfique pourrait être en réalité être une psychose collective, alimentée de toutes parts, causant beaucoup plus de mal que de bien. En effet, les mis en cause à tort subissent un très grave préjudice. Il est intéressant de noter que dans les années 1990, le chiffre présenté comme consensus scientifique était non pas de 2 à 10 % des plaintes, mais simplement de 2 %. Des dizaines d’articles scientifiques sur ce sujet citaient ce chiffre de 2 %, associé à l’idée que les fausses accusations de viol étaient donc très rares, ce qui était déjà devenu un lieu commun dans la communauté académique à cette époque. Et cela jusqu’à la parution d’un article de Edward Greer en 2000 dans la Loyola Law Review, article qui a fracassé ce « consensus » en montrant qu’il ne reposait en réalité sur aucun élément factuel. D’abord Greer rappellait que selon certains auteurs « les féministes alarment le grand public en gonflant les statistiques » et que : «
Les estimations du nombre d’agressions sexuelles calculées par les
chercheurs féministes incarnent moins un effort basé sur une démarche
scientifique qu’elles ne sont une tentative de persuader le grand
public de l’importance d’un problème méconnu. Elles sont générées non
par des falsifications pures et simples, mais à travers un processus de
distorsion plus subtil ».
Ensuite, il a essayé de trouver d’où venaient ces 2 %, en remontant la piste des citations incluses dans ces nombreux articles. Il a découvert un système extrêmement touffu de références en cascade, menant toutes au final, après de multiples incarnations, à une source orale unique n’ayant aucune valeur scientifique. Le chiffre de 2 %, présenté par la communauté académique comme étant le fruit d’un consensus scientifique, était donc totalement invalide. L’apparence de consensus provenait du nombre énorme de citations, ce qui créait, disait Greer avec ironie, un consensus de second ordre. «
[La source initiale] a été transformée par la répétition d’un article
féministe à un autre jusqu’à ce que son origine problématique ait été
oubliée. Ces répétitions multiples ont mené le dernier auteur dans la
chaîne, Deborah L. Rhode, présidente de l’Association Américaine des
Écoles de Droit, à appeler un consensus académique, ce qui n’était en
réalité qu’un discours unique, non publié, cité il y a un quart de
siècle par Susan Brownmiller. »
Quand les universitaires trouvent des chiffres différents de la police Exit donc le chiffre de 2 %. Depuis lors, de nombreuses études ont été réalisées sur le sujet. L’une d’entre elles (Lisak et al., 2010) est très fréquemment citée et conclut que 6 % des plaintes (ou de 2 % à 10 %) seraient de fausses accusations. On ne peut nier que cette étude soit basée sur une méthodologie solide, et que cette fois-ci, les chiffres illustrant la rareté des fausses accusations proviennent d’une étude scientifique bien réelle. Cependant deux objections de taille peuvent être soulevées contre ceux-ci. Premièrement, cette étude a utilisé une définition minimaliste des fausses accusations, excluant les accusations infondées, et basée sur des preuves après une enquête approfondie de la police. Il ne peut donc s’agir que d’une borne inférieure au problème car dans ce domaine, de nombreux cas sont incertains. Fonder l’estimation sur les cas certains reviendrait, en inversant les choses, à estimer le nombre de viols en se basant sur le nombre de violeurs condamnés par la justice. Certains viols sont difficiles à prouver, de même que certaines fausses accusations. Ensuite, ces chiffres, souvent présentés comme un nouveau consensus, sont en contradiction complète avec les estimations provenant de la police. Voici quelques exemples : – Dans les dossiers de viol, pas question de prendre pour argent comptant le témoignage de la victime, aussi fort soit-il. Car à Lens, deux fois sur trois, il s’agit de fausses accusations. Des mythomanes, des femmes trompées, ou des amoureux éconduits qui veulent régler leurs comptes après une rupture. (France, 2017.) – Les chiffres de dénonciations calomnieuses sont très importants, notamment en matière d’agressions sexuelles et de viols qui sont en réalité de pure invention. C’est en général pour ne pas se faire disputer […] Dans sept ou huit cas sur dix, c’est du pipeau. (France, 2014.) – [Au sujets des « miols » ou, dans le jargon de la police, les « viols mouais ».] Les miols, on en a beaucoup. Vingt-cinq pour un vrai dossier de viol. […] Des questions très pointues sont posées pour savoir s’il y a effectivement eu viol ou s’il s’agit simplement d’une personne, qui, après coup, regrette un acte pour lequel elle a donné son consentement. […] Il y a un ras le bol de la police et un désarroi face à tout cela. Ils sont noyés sous les dossiers bancals. (France, 2016) – Dire que les fausses accusations de violences sexuelles sont rares n’est pas compatible avec mon expérience au bureau du directeur des poursuites judiciaires : il ne s’agit pas nécessairement de déclarations mensongères, mais cela peut être des personnes incapables de se souvenir des faits, ou qui pour une raison ou une autre s’en sont fait une idée incorrecte. (Australie, 2021) Les exemples ci-dessus sont tirés de la presse, ou dans un cas, du témoignage d’une juriste. Mais si l’on cherche bien, on peut trouver dans la recherche elle-même des échos de ce scepticisme de la police sur la qualité des plaintes, souvent exprimés du bout des lèvres par les chercheurs : – L’idée que les femmes mentent sur le viol est un mythe très ancien, qui n’est basé que sur très peu ou pas d’éléments probants. La recherche a démontré l’existence, parmi les officiers de police, d’une croyance à un niveau élevé de fausses accusations, malgré une absence de preuve suggérant que le viol en fasse l’objet d’un plus haut niveau que pour d’autres crimes. – Les officiers de police qui ont participé à la recherche [aux États-Unis] pensaient qu’approximativement trois plaintes pour viol sur cinq étaient fausses ou infondées. […] De même [dans une autre étude en Écosse], de nombreux détectives estimaient que les fausses plaintes étaient très fréquentes, l’un d’entre eux disant qu’il pensait que seulement 1 sur 20 étaient de ‘vrais viols’. […][Selon une autre source] ‘Les enquêteurs semblent prêts à accorder du crédit à la proposition selon laquelle entre 50 et 70 % des allégations de viols seraient fausses.’ – Dans une étude britannique récente […] , alors que les chercheurs estimaient que 3 % des plaintes d’un échantillon étaient de ‘possibles ou probables fausses accusations’, les officiers de police maintenaient qu’elles représentaient ‘une bonne moitié’, ‘beaucoup’, et même ‘la plupart’ des dossiers. – Les officiers de police [en Grande-Bretagne] semblent penser que les fausses accusations de viol sont omniprésentes. Aux Pays-Bas, les officiers de police semblent partager cette opinion. Une opposition politique ? On peut donc observer une contradiction étonnante entre la position de la recherche, qui est implicitement la position institutionnelle sur ce sujet, et celle des professionnels travaillant sur le terrain. Opposition d’autant plus surprenante que les chercheurs, ne pouvant se substituer à la police pour recevoir les plaintes et réaliser les enquêtes, en sont réduits à analyser et commenter les résultats de ces derniers. Comment alors est-il possible qu’ils parviennent à des conclusions si différentes, sur la base des mêmes données ? La réponse apportée par les chercheurs à cette énigme est en général que les enquêteurs se laisseraient influencer par des stéréotypes misogynes et autres mythes sur la crédibilité des femmes. Argument étonnant quand on sait que dans ce domaine, les enquêteurs sont bien souvent des femmes. Les conclusions habituelles de la recherche étant qu’il faudrait entraîner et éduquer les officiers de police de telle façon à leur apprendre à croire en la parole des femmes, ce qui permettrait une augmentation du nombre de poursuites et de condamnations. L’observateur raisonnable ne manquera pas de frémir devant une telle approche qui pourrait menacer l’impartialité de la justice et servir de justification à une politique répressive. Elle a d’ailleurs déjà été appliquée lors d’une campagne récente en Grande-Bretagne visant à mieux poursuivre le viol. Celle-ci s’est terminée de façon désastreuse en 2017 par un scandale lié au procès d’un innocent (Liam Allen), dont j’ai parlé dans un précédent article. Rappelons que la directrice des poursuites judiciaires a dû quitter ses fonctions après avoir présenté ses excuses, et que depuis cette période, le nombre de poursuites pour viol a chuté de 60 %. Une interprétation alternative serait au contraire d’accorder davantage de crédit aux fonctionnaires assermentés situés en première ligne et responsables de la liberté ou de l’incarcération des accusés, qu’aux chercheurs faisant des statistiques dans leurs tours d’ivoire. Celles-ci, en l’occurrence les universités, se révèlent être dans le monde occidental (et surtout anglo-saxon) les chasses gardées d’un mouvement progressiste d’extrême gauche, connu pour créer un climat intimidant envers les chercheurs n’épousant pas ses credos, dont fait justement partie la rareté supposée des fausses accusations de viol. L’article de Greer en 2000 a d’ailleurs déjà pris les chercheurs en flagrant délit de mauvaise conduite sur le sujet. La coexistence d’un discours officiel avec une réalité sur le terrain lui étant diamétralement opposée, n’est-ce pas au fond la conséquence classique du politiquement correct ? Qui de nos jours oserait publiquement dénoncer le problème des fausses accusations, alors même que dans un climat où l’on encourage de toute part les dénonciations, elles sont probablement en augmentation rapide ? (Sans compter que je n’ai jusqu’ici abordé que les plaintes faites à la police. Si l’on tenait compte des dénonciations orales ou sur les médias sociaux, le décompte en serait probablement plus important encore.) La
non-reconnaissance de l’ampleur de ce problème contribue à son
expansion : l’action politique ne peut en effet pas être entreprise à
l’encontre d’un problème qui, officiellement, n’existe pas.
1 - Illustration de cette celle-ci : au 22/06/2022, en France, trois membres du gouvernement avaient fait l’objet de plaintes pour viol (dont une femme) : G. Darmanin, D. Abad et Ch. Zacharopoulou (voir L’Obs 22/06/2022, Une enquête ouverte après deux plaintes pour viol contre la secrétaire d’Etat Chrysoula Zacharopoulou). N’oublions pas non plus le cas d’Éric Zemmour, candidat à l’élection présidentielle, accusé d’agressions sexuelles par huit femmes un mois avant le premier tour.
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