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27.07.2022
- N° 999

Nationalisation d’EDF à 100 %  :
une décision incompréhensible

 

Dernier commentaire paru :  JP95 écrit le 27 juillet.
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Par Michel Albouy

Professeur émérite à l’Université Grenoble-Alpes et à Grenoble Ecole de Management, Michel Albouy est agrégé du supérieur en sciences de gestion et titulaire d’un PhD de l’Université du Texas à Austin (USA). Il a été membre du Conseil scientifique de l’Autorité des marchés financiers et du Comité national d’évaluation des universités. Auteur d’une centaine d’articles académiques en finance, il a publié plusieurs ouvrages, notamment chez Economica.



La seule raison qui peut expliquer une opération de fermeture du capital, c’est-à-dire le rachat des parts des minoritaires est la volonté de l’actionnaire majoritaire de se mette à l’abri du regard des marchés financiers.


Lors de son discours de politique générale à l’Assemblée nationale, la Première ministre a confirmé que la France devait « prendre des décisions fortes, radicales » pour « gagner la bataille de l’énergie et de la production ». Le gouvernement souhaite donc « détenir 100 % du capital d’EDF », a annoncé Élisabeth Borne.

Pour prendre le contrôle total d’EDF la somme à débourser est importante.

En effet, dans un communiqué publié mardi 19 juillet le ministère de l’Économie a annoncé que l’État compte débourser 9,7 milliards d’euros pour renationaliser EDF. L’État détient pour l’instant 84 % du capital d’EDF. Une offre publique d’achat simplifiée (OPA) devrait être lancée « début septembre » auprès de l’Autorité des marchés financiers afin d’acquérir les 15,9 % restants du capital, explique Bercy.

L’État entend débourser 12 euros par action et 15,64 euros par obligation convertible. En réaction à l’annonce, l’action d’EDF, suspendue en Bourse depuis le 13 juillet à sa demande, a repris sa cotation et son cours a bondi de près de 15 %, proche du prix proposé par l’État ; normal, puisqu’il n’y a aucun risque que l’acheteur ne respecte pas sa parole. C’est ce que l’on observe sur les marchés pour de telles opérations.

Mais quid des actionnaires initiaux qui ont cru à la bonne gestion de l’État ? L’action a été introduite à 32 euros en 2005 et après une période d’euphorie jusqu’en 2007, le titre n’a fait que perdre du terrain jusqu’à tomber à 7 ou 8 euros. Les petits actionnaires qui ont cru à la bonne gestion de l’État en sont pour leurs frais, même s’ils ont conservé leurs titres pour les céder à l’État pour 12 euros. C’est une perte de valeur de 63 % ! Monsieur Bruno Le Maire peut se réjouir de racheter à si bas prix les actions d’EDF pour réaliser ses grands projets énergétiques.

L’OPA sera lancée en septembre et clôturée mi-octobre. Cela signifie que d’ici la fin octobre 2022 EDF aura quitté la bourse.

Mais pourquoi posséder à 100 % une entreprise dont on détient déjà 84 % du capital ? Les raisons avancées par les zélateurs de la décision de la Première ministre sont toutes aussi étonnantes pour un professeur de finance. Elles témoignent au mieux de la langue de bois et au pire de la vision idéologique de l’économie encore prégnante en France.

La langue de bois politique

Parmi les zélateurs de cette décision étrange se trouve naturellement Gabriel Attal, le ministre délégué chargé des Comptes Publics qui est capable de tout justifier. Pour lui, ce rachat, « va nous permettre d’investir massivement en faveur du nucléaire ». Belle langue de bois ! Sans vouloir polémiquer avec un tel ministre dont la compétence est plus proche de la com’ que de la finance, on ne comprend pas pourquoi un actionnaire majoritaire à 84 % ne pourrait pas investir dans son entreprise ? Seuls ceux qui ignorent totalement la finance d’entreprise peuvent croire à une telle fable.

Naturellement Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, n’est pas en reste pour en rajouter et insister sur les enjeux stratégiques d’une telle opération dans le contexte de forte tension sur les marchés de l’énergie depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.

C’est ainsi qu’il a souligné avec la langue de bois qu’on lui connait que la nationalisation d’EDF « renforce l’indépendance énergétique de la France » et qu’elle donne à EDF « les moyens nécessaires pour accélérer la mise en œuvre du programme de nouveau nucléaire voulu par le président de la République, et le déploiement des énergies renouvelables en France ».

Mais qui peut croire à une telle fable ? Comment imaginer que l’État qui contrôle à 84 % EDF ne peut mettre en œuvre le programme nucléaire nécessaire à la France ? On ne lui demandera pas pourquoi il a accepté la fermeture de l’usine de Fessenheim alors qu’elle pouvait encore servir…

La vision idéologique

Naturellement, l’idée de renouer avec les nationalisations à 100 % réchauffe le cœur de tous ceux qui considèrent que seul l’État peut avoir une vision à long terme et que les marchés financiers ne sont que des prédateurs court-termistes.

Parmi les idéologues patentés des nationalisations citons Joachim Le Floch-Imad, directeur de la Fondation Res Publica, qui a publié le 11 juillet 2022 dans Figaro Vox une tribune dithyrambique en faveur de cette nationalisation à 100 % :

« Ces investissements et décisions stratégiques sont autant de conditions essentielles à la préservation de notre souveraineté et à la construction de notre indépendance énergétique qui, pour reprendre la formule du ministre de l’Économie, « n’a pas de prix ». »

Tout économiste un peu sérieux appréciera la formule.

Et de citer comme de bien entendu la crise du coronavirus et surtout la guerre en Ukraine qui nous obligent à restaurer notre indépendance énergétique. Il est curieux, voire amusant, de noter qu’avant la guerre en Ukraine ces arguments en faveur de l’énergie nucléaire n’étaient jamais mis en avant dans les milieux de gauche écolo.

Pour le directeur de la Fondation Res Publica :

« Grâce au rachat par l’État de 16 % de ses parts en bourses, EDF va enfin pouvoir envisager l’avenir avec davantage de sérénité. Surtout, il va pouvoir mener à bien, et dans les meilleurs délais, le chantier de la construction des 6 à 14 EPR annoncés par Emmanuel Macron, projet le plus ambitieux du monde occidental en matière d’investissement nucléaire. »

On ne voit pas très bien pourquoi en déboursant 9,7 milliards d’euros qui iront dans la poche des minoritaires, l’État pourra mieux mener à bien ses investissements ? EDF irait certainement un peu mieux si l’État mettait cet argent directement dans EDF via une augmentation de capital. Mais cette évidence n’a pas l’air de frapper le directeur de la Fondation Res Publica.

Enfin et surtout pour tous ceux qui détestent les marchés financiers et ce qu’ils représentent, le couplet fatal :

« La nationalisation d’EDF est enfin une heureuse nouvelle en ce qu’elle manifeste le changement de cycle à l’œuvre. Pendant quarante ans, notre classe dirigeante s’était retournée contre notre imaginaire national, celui d’un pays dont l’histoire, l’unité et la grandeur passaient par l’autorité de l’État et par le refus de voir celui-ci soumis à des féodalités quelconques. »

Oui, il faut changer de paradigme. Vive le retour au bon vieux temps de l’économie contrôlée par l’État ! Comme si l’État français était démuni en matière d’interventionnisme… Un pays dont les dépenses publiques représentent presque 60 % du PIB !

Les vraies raisons

Objectivement quand un actionnaire possède 84 % du capital d’une entreprise il la contrôle à 100 %. Il décide absolument de tout, même si les actionnaires minoritaires sont opposés à ses décisions. Il peut décider de procéder aux augmentations de capital qu’il veut, faire les programmes d’investissement qu’il veut, nouer les alliances industrielles qu’il veut, verser ou pas des dividendes, etc. Tout cela est bien renseigné dans les ouvrages de finance d’entreprises.

Il n’a aucunement besoin de détenir 100 % des actions pour imposer ses décisions. En son temps, du reste, Michel Rocard opposé aux nationalisations à 100 % du président Mitterrand du programme commun de la gauche de 1981 avait déclaré que détenir 51 % du capital était suffisant pour s’assurer du contrôle des entreprises. Visiblement, 40 ans après, la leçon n’a toujours pas été retenue.

La seule raison qui peut expliquer une opération de fermeture du capital, c’est-à-dire le rachat des parts des minoritaires, est la volonté de l’actionnaire majoritaire de se mette à l’abri du regard des marchés financiers. C’est l’idée du retour à la vie privée : « Going private ». En se retirant de la cote, l’entreprise n’a plus de comptes à rendre au marché et aux actionnaires minoritaires. C’est une stratégie que l’on rencontre chez certaines entreprises en difficultés. Est-ce le cas d’EDF ? Oui, si on se penche sur sa situation financière.

En effet, EDF se trouve aujourd’hui en grande difficulté, minée par une dette colossale de 41 milliards d’euros, qui pourrait flamber à plus de 60 milliards d’euros à la fin de l’année 2022. Par ailleurs, son activité pâtit de la faible disponibilité du parc nucléaire où seule la moitié des 56 réacteurs fonctionnent, les autres étant à l’arrêt pour des opérations de maintenance ou à cause de problèmes de corrosion. On se demande bien pourquoi ?

Mais plus grave, cette nationalisation à 100 % ne modifiera pas l’équation financière d’EDF.

Pour Bruxelles, et malgré l’ouverture du marché de l’énergie, EDF continue de bénéficier d’aides d’État, notamment dans le mécanisme des tarifs régulés de vente (TRV) de l’électricité. C’est la loi du 7 décembre 2010 relative à la « Nouvelle organisation du marché de l’électricité », dite loi Nome, qui a permis l’ouverture du marché de l’électricité et encouragé la concurrence. Elle répond à la volonté de Bruxelles de libéraliser complètement ce marché selon une directive communautaire de 2003.

Dans cette optique, la loi Nome impose à EDF de céder un quart de sa production nucléaire à la concurrence à un tarif défini par arrêté dit Arenh. Ainsi, selon la réglementation actuelle, EDF est obligée de vendre à ses concurrents un quart de son électricité nucléaire.

Selon la plupart des observateurs c’est cette loi qui est à l’origine des difficultés d’EDF qui se trouve obligée de céder un quart de sa production à ses concurrents détenteurs d’une option d’achat (appelée call sur les marchés financiers) sur l’électricité nucléaire produite par EDF. Naturellement ses concurrents n’exercent l’option que si elle leur est bénéfique.

Face à cette situation, l’État a imaginé le bien nommé plan Hercule pour négocier avec Bruxelles : en échange d’une augmentation du tarif régulé de l’Arenh, l’État rendrait à la concurrence la partie commerciale de l’électricien en la privatisant, et ne conserverait que la production nucléaire et hydraulique.

Mais pour le moment, et notamment du fait de l’opposition des syndicats d’EDF, rien n’a avancé et on ne voit pas très bien en quoi la nationalisation à 100 % de notre électricien pourra changer la donne.

Mais peut-être que notre ministre préféré de l’Économie, Bruno Le Maire,
pourra nous l’expliquer ?


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