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26.10.2021 - N° 741
Le néo-féminisme, une idéologie totale
Par Daniel Borrillo Daniel Borrillo est juriste, enseignant et chercheur associé au CERSA/CNRS. Ses principaux thèmes de recherche sont le droit des discriminations, le droit du genre et de la sexualité, la jurilinguistique et la traduction juridique, ainsi que le droit de la bioéthique. Il est également chercheur associé au sein du think-tank GenerationLibre. ![]() Le néo-féminisme veut se débarrasser des
principes pour mieux imposer son nouvel ordre moral fondé sur une
essentialisation du genre, une vision pessimiste de la sexualité et la
désaliénation si chère à la théorie marxiste..
Le féminisme
classique a organisé son combat autour des droits fondamentaux comme le
suffrage universel, la libre disposition du corps et de la sexualité,
la réforme du divorce, l’accès à l’éducation… Ce féminisme prend appui
sur le primat de l’individu qui, quel que soit son sexe, doit pouvoir
jouir de mêmes droits et libertés de façon autonome. Son présupposé
était celui de la ressemblance des genres et impliquait une égalité de
traitement. Son origine philosophique, les idéaux des Lumières.
Au nom du progrès de l’humanité vers le bonheur et la modernité, John Stuart Mill défend l’idée qu’être fille ou garçon ne doit plus entraver une égalité parfaite dans les sociétés où les individus ne sont plus déterminés par leur naissance (L’assujettissement des femmes, 1869). Sociologiquement, ce féminisme a permis de remettre en question les rôles traditionnels des femmes (mère, ménagère, épouse…) pour justement mettre en évidence leur capacité à s’émanciper des carcans sociaux. LES AVANCÉES DU FÉMINISME CLASSIQUE C’est grâce à lui que les grandes réformes légales destinées à éliminer les entraves à la liberté furent adoptées. 1909 : le congé de maternité en 1909, 1938 : la suppression de l’incapacité civile, 1944 : le droit de vote, 1965 : la réforme des régimes matrimoniaux, 1967 : loi Neuwirth sur le droit à la contraception, 1975 : loi Veil sur le droit à l’IVG, 1970 : l’autorité parentale conjointe, 1972 : l’égalité de rémunération, 1983 : loi Roudy sur l’égalité professionnelle, 2000 : loi correctrice sur la parité, 2011 : la représentation de femmes dans les conseils d’administration, 2013 : le droit au mariage pour les couples lesbiens, 2021 : le droit à la PMA pour les femmes seules et les couples de femmes. Toutes ces lois se fondent implicitement sur une vision symétrique de l’égalité, de la similitude entre les hommes et les femmes et tendent par l’égalité matérielle de compléter les insuffisances de l’égalité purement formelle. Elles introduisent également une séparation nette entre le droit et la morale qui constitue la garantie de la coexistence de plusieurs conceptions de la vie des femmes. SÉPARATISME DU NÉO-FÉMINISME Ce paradigme de la liberté et de l’autonomie basé sur la similitude est aujourd’hui progressivement mis en cause par une vision fondée sur la différence sexuelle selon laquelle les femmes agissent de manière substantiellement distincte des hommes, en particulier lorsqu’il s’agit de résoudre des conflits moraux. Ce présupposé a donné naissance à l’éthique du care (sollicitude, diligence)1 contre la vision juridique fondée sur l’abstraction, le rationalisme et l’individualisme, réputée de nature masculine. Pour le néo-féminisme, il ne s’agit pas seulement de constater cette différence mais de réorganiser l’ordre sexuel en plaçant l’éthique féminine au-dessus du droit. On passe ainsi du descriptif au prescriptif. Désormais, il ne s’agit plus d’égalité mais de déconstruction de l’ordre masculin. Pour ce faire, les militantes néo-féministes utilisent le genre comme une idéologie de substitution à la classe2. Ainsi, selon l’anthropologue Gayle Rubin, les hommes ont créé un système de classe sexué (sex-class-system) en fonction de leurs intérêts3. L’ÉPOUSE COMME ESCLAVE L’idée n’est nullement originale, elle fut avancée il y a plus d’un siècle par Friedrich Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État : "Dans la famille,
l’homme est le bourgeois; la femme joue le rôle du prolétariat".
En France, Colette Guillaumin va comparer la condition des épouses à celle de l’esclavage des plantations4. Si le féminisme classique acceptait le droit comme un champ de la lutte politique, le néo-féminisme le conteste comme un outil au service des hommes et au détriment des femmes. Ce récit radical fut articulé par une professeure de droit étasunienne, Catherine Mackinnon, dont les travaux ont influencé non seulement les théoriciennes du féminisme matérialiste mais aussi la Cour suprême du Canada qui a censuré la pornographie non pas au nom de l’obscénité mais en raison du préjudice porté aux femmes (arrêt Butler 1992). Le « collectif femme » constitue ainsi l’élément à protéger, contrairement à la défense des droit individuels de chaque femme particulière comme le faisait le féminisme traditionnel. La mécanique est aussi manichéiste qu’efficace, il faut commencer par constituer une communauté homogène de victimes (peu importe qu’elles soient ministres ou femmes de ménage, CEO ou immigrées… la masse est dépourvue de nuances). Ensuite, il faut maximiser les discriminations du groupe dominé (différence de salaires : 16 % de moins en raison du temps partiel et de l’emploi occupé ; répartition des tâches ménagères : 2 heures 34 pour les femmes et 2 heures 10 pour les hommes…) et minimiser celles des supposés dominants (la grande majorité de victimes en temps de guerre ce sont des hommes, l’espérance de vie à la retraite est bien moindre pour les hommes que pour les femmes, 21 ans contre 27, le taux de suicide est trois fois plus élevé pour les hommes…). LA GUERRE DU NÉO-FÉMINISME CONTRE LE CONSENTEMENT Par ailleurs, le néo-féminisme propose une grille de lecture systémique de la sexualité qui permet d’occulter juridiquement le consentement, même valide, si les actes auxquels on consent sont réputés nier la dignité humaine et réifier la femme, dignité que les néo-féministes prétendent connaître mieux que les femmes elles-mêmes. Si une femme décide de se prostituer, de porter un enfant pour autrui (GPA), de participer à un concours de beauté, de jouer dans un film porno ou de porter un voile, elle est illico « excommuniée » par les néo-féministes. J.-F., Gaudreault-DesBiens a raison d’affirmer : "… la liberté individuelle et l’autonomie
de la volonté cèdent à un perfectionnisme social paternaliste dont la
loi et le tribunal
doivent se faire les catalyseurs5…" En France, c’est cette idéologie qui a produit la loi de 2016 sur la pénalisation des clients de la prostitution. Désormais, toute personne qui se prostitue est une victime du système prostitutionnel et tout client un bourreau puisque, comme l’avait théorisé MacKinnon, « la liberté sexuelle des femmes devient synonyme de liberté d’agression sexuelle pour les hommes ». Susan Brownmiller avance même que la « capacité biologique au viol » des hommes détermine le soubassement de l’ordre sexuel patriarcal6. Dans ce cadre, non seulement la prostitution mais tout acte sexuel devient suspect, en tout cas s’il est de nature hétérosexuelle. Et la représentation même dudit acte apparait comme susceptible d’un préjudice. Selon le néo-féminisme : "La pornographie est la
théorie et le viol est la pratique."
Il est regrettable qu’une pensée critique qui aurait pu être féconde pour aider à mieux comprendre les questions de genre soit devenue aussi dogmatique qu’intolérante. C’est avec ces lunettes néo-féministes qu’il faudrait lire des combats politiques comme #MeToo ou #BalanceTonPorc afin de saisir leurs conséquences juridiques et sociales. Dans un monde patriarcal où les identités sexuelles sont figées, essentialisées, presque naturalisées et où les rapports de genre sont nécessairement l’expression de la domination masculine, la seule issue possible est la suppression des mâles comme le propose Alice Coffin lorsqu’elle écrit : "Il ne suffit pas de
nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer.
Les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je le lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. […] Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination7." L’action des néo-féministes consiste justement à faire prendre conscience aux femmes qu’elles sont le fruit de l’exploitation sexuelle des hommes pour, par la suite, les inviter à en tirer toutes les conséquences… SE DÉBARRASSER DES PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES DU DROIT Alors que nous nous réclamons naïvement des principes démocratiques tels que le droit d’accès à un tribunal indépendant, la présomption d’innocence8, l’individualisation des peines, le débat contradictoire, la constitution des preuves, la prescription9, le droit à l’oubli une fois la peine purgée10, etc. Le néo-féminisme, quant à lui, n’a que faire du droit (par nature masculin) et préfère le procès expéditif des médias, comme l’a bien démontré Sabine Prokhoris11 : "À partir d’une source
de vérité unique et par principe incontestable :
la Parole des Victimes autoproclamées […] dotée du pouvoir performatif illimité d’attester la réalité." Si le néo-féminisme veut se débarrasser des principes de droit, trop désincarnés et abstraitement trompeurs, c’est pour mieux imposer son nouvel ordre moral fondé sur une essentialisation du genre (mâle=prédateur, femme=proie), une vision pessimiste de la sexualité associée systématiquement à la violence et au pouvoir (une femme qui dit ne pas avoir été victime d’agressions sexuelles n’est pas une vraie femme car elle victime de fausse conscience) et un contrôle psychologique du sujet par la consciousness-raising, autrement dit, la désaliénation si chère à la théorie marxiste. Les stages de rééducation sexuelle proposés
par la loi aux clients de la prostitution comme alternative à l’amende
participent de cette entreprise d’orthopédie morale si chère aux
néo-féministes.
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