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17.09.2021 - N° 702
Wokisme : la grande rupture qui menace votre entreprise
Par Philippe Silberzahn Ancien entrepreneur, Philippe Silberzahn est professeur à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique. Il écrit sur l’innovation, l’entrepreneuriat et la stratégie face à l’incertitude. ![]() La rupture qui menace la survie et la prospérité d’une entreprise
n’est pas forcément technologique. Ce peut être aussi un changement de comportement comme le wokisme. LICENCIÉ POUR UN LIVRE Antonio Garcia Martinez ne sera pas resté longtemps chez Apple. Recruté en avril 2021 pour prendre en charge la plateforme publicitaire, cet ancien entrepreneur, ancien haut dirigeant de Facebook, a été licencié un mois plus tard après une pétition de plus de 2000 employés protestant contre son embauche. La raison ? Un ouvrage qu’il a publié en 2016 dans lequel plusieurs passages ont été considérés comme sexistes ou racistes. Il faut dire que l’ouvrage, une autobiographie, commettait le péché capital d’être d’une grande honnêteté, ce qui est rare dans ce genre d’exercice, et donc forcément assez direct dans ses vues sur le monde de la Silicon Valley et de ses travers. Ce qui est arrivé à Garcia Martinez est symptomatique de l’idéologie woke. Pour celle-ci, le monde est une hiérarchie d’oppressions, et l’identité d’un individu n’est pas le produit d’un parcours singulier et personnel, mais est définie par des traits qu’il ne contrôle pas, principalement son sexe et sa couleur de peau. Si vous êtes blanc, vous êtes nécessairement raciste, même avec les meilleures intentions du monde. Si vous êtes un homme, vous êtes sexiste. Tout individu fait partie d’une communauté définie par ces quelques critères, et ses intérêts coïncident forcément avec celle-ci. Il n’a aucun libre arbitre. L’idéologie woke reformule le fameux discours de Martin Luther king ainsi : «
Je fais le rêve qu’un jour mes petits-enfants vivront dans une nation
où ils ne seront pas jugés pour leur caractère mais pour la couleur de
leur peau. »
L’idéologie woke est née au sein des universités américaines, nourries de penseurs post-modernes français comme Foucault et Derrida. Elle alimente la clérisie (enseignants surtout mais aussi journalistes et artistes) qui la diffusent ensuite dans la société, notamment au sein des entreprises par le biais des recrutements d’étudiants. Elle offre une théorie explicative universelle et totale, mais aussi une théorie d’action. À ce titre, elle est extrêmement séduisante pour des jeunes en quête d’absolu. Mais les modèles mentaux sur lesquels elle repose sont corrosifs. Dans la pétition à l’encontre de Garcia Martinez on peut lire : "Compte
tenu des antécédents de M. Garcia Martinez en matière de publication de
remarques ouvertement racistes et sexistes, nous craignons que sa
présence chez Apple ne contribue à créer un environnement de travail
dangereux pour nos collègues qui risquent d’être victimes de
harcèlement public et d’intimidation privée."
Tous les ingrédients de l’offensive woke sont présents dans cette affaire :
L’autre ironie est que Garcia Martinez est attaqué en tant que mâle blanc, alors qu’il est en fait d’origine hispanique, et donc non blanc dans la typologie woke. Mais ce n’est pas grave, du moment qu’il y a un point à marquer, tout est bon, y compris contre un membre d’une minorité, que les woke prétendent par ailleurs défendre. LE TSUNAMI EST EN ROUTE On aurait tort de ne voir en l’épisode de Garcia Martinez qu’une anecdote typiquement américaine. C’est au contraire la manifestation visible d’une rupture profonde en plein développement. Elle se propage désormais en Europe principalement dans les entreprises internationales via leurs filiales américaines. Je commence à le voir très concrètement dans celles avec lesquelles je travaille. On peut multiplier les exemples de formes que prend l’immixtion du wokisme dans les entreprises françaises, notamment par le développement de stages dits D&I (diversité et inclusion). Ainsi ce manager d’une grande entreprise qui ne s’est pas remis de devoir, au début du stage, répondre à la question suivante : quelles sont les trois identités qui vous définissent ? Car le modèle mental woke, c’est que l’inclusion ne peut se faire que sur une base identitaire parfaitement définie. Il faut donc mettre des individus dans ces cases, principalement de couleur de peau et de genre. Cette autre femme manager, appelons-la Carine, se fait expliquer dans son stage que comme elle est blanche, elle est structurellement raciste. Or Carine a un fils adoptif qui est noir. Cette responsable n’ose plus dire « Au revoir les filles ! » à son équipe en partant le soir, car on lui a fait remarquer que c’est sexiste. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Le racisme et le sexisme sont des réalités. Le fils de Carine se fait ainsi contrôler et fouiller par la police plusieurs fois par semaines. Elle habite en effet dans un beau quartier et il semble que pour beaucoup de policiers, un Noir dans un beau quartier c’est forcément un cambrioleur ou un vendeur de drogue. Il y a un problème de racisme dans la police et cela existe aussi dans les entreprises. Il est donc heureux qu’il y ait une prise de conscience à ce sujet, et une volonté d’action concrète au sein des entreprises. Mais le wokisme n’est pas la bonne réponse et malgré ce que prétendent ses promoteurs, ce n’est pas son intention. Parce qu’il repose sur l’idée de monter les gens les uns contre les autres, l’idéologie woke ne réglera ni le problème du racisme, ni celui du sexisme ou de l’oppression en général. Bien au contraire, il crée du ressentiment en inventant des crimes de toutes pièces. Il ne cherche pas à réconcilier, mais à diviser et accuser. En créant artificiellement une classe de victimes qui appellent à être défendues, il mène une stratégie politique de prise de pouvoir. UN PROBLÈME STRATÉGIQUE POUR LES ENTREPRISES Au-delà de la question sociétale, l’idéologie woke pose un problème très concret aux entreprises. Alors qu’il se développe, peu à peu une chape de plomb s’abat en leur sein. Plus personne n’ose rien dire ni rien faire. Un manager qui prend une décision courageuse est immédiatement attaqué de façon directe ou indirecte comme étant raciste ou sexiste. L’un d’entre eux me confiait récemment qu’il n’ose plus contester les augmentations de salaire pour ses employées femmes, même dans le cas où l’augmentation n’est pas justifiée. La discrimination positive devient la norme, excluant des managers talentueux pour la seule raison qu’ils n’ont ni le bon sexe ni la bonne couleur de peau. L’idéologie woke ne gagne pas tant par de grandes batailles médiatiques comme celle d’Apple que par ces myriades de petites renonciations de managers anonymes qui essaient de sauver leur peau. La conséquence est claire : comme toute censure, elle éteint progressivement le feu créatif de l’entreprise. Elle écarte les esprits originaux et promeut les médiocres et les carriéristes, ceux qui suivent la ligne du parti quelle qu’elle soit. Elle transforme le système en producteur d’eau tiède sur fond de guerre civile, chacun devenant le salaud d’un autre. Aucune organisation ne peut résister à cela. L’idéologie woke, c’est donc votre nouveau défi stratégique. Face à ce défi, il est essentiel de comprendre qu’elle est une stratégie politique et sociale, pas intellectuelle. Elle ne cherche pas à gagner la bataille des idées, mais à prendre le pouvoir, et pour cela tous les moyens sont bons, y compris de susciter la haine entre les humains. Or comme Martin Luther King l’a dit de façon profonde, la haine ne peut pas chasser la haine, seul l’amour le peut. Il
ne s’agit donc pas tant de lutter contre l’idéologie woke en pointant
ses contradictions et ses axiomes absurdes que de faire en sorte que
l’énergie qui alimente le désir noble et sincère de lutter contre les
discriminations, plutôt que de susciter une guerre civile, devienne une
source créative vers l’universel.
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