![]() Toutes les news contact Abonner un(e) ami(e) Vous abonner Qui sommes nous ? |
02.09.2020
Google, Moovit, TomTom… Comment la « tech » révolutionne la prévision économique en temps de Covid ![]() Par MARJORIE ENCELOT Marjorie Encelot journaliste A
partir de la géolocalisation des téléphones, grâce aux données des
applications mobiles, comme celles qui permettent de réserver une table
au restaurant, les économistes sont capables de suivre en quasi temps
réel le niveau d’activité d’un pays maintenant que les entreprises de
la « tech », pour lutter à leur manière contre le coronavirus, les ont
rendu publiques. Bienvenue dans l’ère de la prévision immédiate. Les données sont le pétrole du XXIe siècle. Toute l’économie carbure à cet or digital. Chaque métier a sa mine. Les hypermarchés utilisent les informations logées dans les cartes de fidélité pour optimiser leurs politiques promotionnelles et attirer le chaland. Les assureurs piochent dans les avis clients pour passer des hausses de tarifs. Toyota, Renault and Co. bourrent leurs voitures de capteurs pour étudier le comportement des conducteurs et prévenir au mieux les accidents. L’infotech est partout, tout le temps. A partir des goûts personnels renseignés sur Facebook, les entreprises peuvent cibler leurs publicités en fonction d’un dimanche ou d’un mardi, selon qu’il fasse jour ou nuit. L’intelligence artificielle (IA) ne dort jamais, comme l’argent. La data nourrit les algorithmes de trading. Bientôt, « avec les progrès de l’IA, nous pourrions atteindre le point où aucun homme ne comprendra plus la finance », pressent Yuval Noah Harari dans son livre 21 leçons pour le XXIe siècle. Le cerveau des machines mouline vite, elles ne donnent pas dans l’heuristique, ne coupent pas au plus simple. Juste, elles agrègent et recoupent des données brutes, sans biais, sans tergiverser. Sans compter que « l’intelligence artificielle jouit de qualités exclusivement non humaines, [dont] deux particulièrement importantes : la connectivité et l’actualisation », constate l’historien mondialement connu. Google a son chef économiste A la cybernétique les super-pouvoirs. Les ordinateurs et les smartphones communiquent entre eux instantanément. Les mises à jour sans délai sont une aide précieuse pour le suivi en nuage d’une épidémie ou pour prendre le poul de l’économie. « OK Google », quel impact du Covid-19 sur l’activité ? Les données de mobilité du géant californien, une fois anonymisées, jettent la lumière sur l’étendue des dégâts. Grâce à l’historique des positions d’un téléphone fonctionnant sous Android, Google est capable de mesurer quotidiennement, pour chaque pays, la chute de fréquentation dans les commerces. Le fabricant d’iPhones a, lui aussi, son indice de mobilité, construit à partir des requêtes d’itinéraires dans l’Apple Maps. Impossible désormais de sous-estimer la gravité d’une crise comme ce fut le cas, aux Etats-Unis, lors de la Grande Dépression. A peine commençait-elle, en 1930, que le président Herbert Hoover la pensait déjà terminée faute d’indicateurs fiables d’activité ou de chômage. Aujourd’hui, Google s’est fait une spécialité de « prédire le présent » à partir des mots-clés tapés dans son moteur de recherche. Toute la Silicon Valley a sa boule de cristal. Les prix de vente sur Amazon renseignent sur l’inflation. L’humeur sur Twitter sert à l’anticipation boursière. La « tech » californienne a dépoussiéré le métier de statisticien, upgradé en « data scientist » - scientifique de la donnée, en français. Elle en a fait l’un des métiers les plus « sexy » au monde, comme l’avait prédit, il y a plus de dix ans, le célèbre Hal Varian, chef économiste chez Google et professeur à Berkeley. Il constate « une explosion des travaux dans le domaine de la prévision immédiate et des indicateurs avancés » parce que, nous explique-t-il, « il est devenu très bon marché de les collecter et de les mesurer. » S’« il y a toujours eu des indicateurs avancés pour l’économie », la crise sanitaire les a poussés sous le feu des projecteurs. Des satellites espions… Ces données sont dites à haute fréquence car contrairement aux « indicateurs économiques usuels », mensuels ou trimestriels, elles permettent « une estimation en temps réel de l’activité », explique l’Insee dans son point de conjoncture du mois de juin. « Le principal avantage des indicateurs à haute fréquence réside, par définition, dans leur actualisation hebdomadaire voire journalière, permettant de suivre presque instantanément la situation des économies et de les comparer », poursuit l’Institut pour qui ces données sont « surtout utiles à la prévision en période de crise brutale », comme celle du coronavirus. « Elles permettent de voir où on en est », corrobore Christophe Barraud, chef économiste chez Market Securities, élu meilleur prévisionniste pour les Etats-Unis par l’agence d’informations financières Bloomberg. « Bien sûr » qu’il utilise les données à haute fréquence. S’agissant des Etats-Unis, il s’intéresse notamment aux chiffres des dépenses par cartes de crédit publiés deux fois par mois par la plus grosse banque du pays, JPMorgan, ainsi qu’aux chiffres hebdomadaires de la consommation d’électricité ou à ceux sur l’occupation des hôtels fournis par Smith Travel Research. En complément, pour « affiner » ses prévisions, il aime aussi utiliser les néo-indicateurs comme les indices de mobilité d’Apple et Google, « mais sachant que leur historique est relativement limité, difficile de créer un modèle uniquement basé sur ce genre de variables » qui ont besoin d’être corrigées des variations saisonnières. Quand Christophe Barraud a commencé a travaillé en 2009, ces données n’existaient pas. Puis, assez rapidement, des banques comme UBS ont commencé à utiliser les images satellites des parkings Walmart fournies par RS Metrics pour anticiper le chiffre d’affaires du géant mondial des supermarchés, et ainsi en déduire le niveau de la consommation américaine (qui compte pour les deux tiers du PIB des Etats-Unis, première économie de la planète). ![]() Parmi
les nouveaux indicateurs à haute fréquence, l'indice de mobilité de
Google est celui qui a les préférence de l'économiste Daniel Vernazza
de chez UniCredit. « Il s'est avéré être un très bon prédicteur des
chiffres du PIB au premier et au deuxième trimestre de cette année. »
C’est grâce aux données à haute fréquence que les économistes s’aperçoivent d’ores et déjà que la résurgence du coronavirus en zone euro freine la reprise économique, en particulier en Espagne où les nouveaux cas sont les plus nombreux. De la même manière que, dès le début du mois d’août, Richard Clarida, le vice-président de la Fed, avait été en mesure d’indiquer à la chaîne de télé CNBC que le redémarrage de l’activité aux Etats-Unis avait ralenti en juillet. Et, effectivement, quelques jours plus tard, la publication des chiffres de l’emploi - les premières données officielles à rencarder sur l’état de santé de l’économie - attestait d’un coup frein dans la première économie mondiale. « La croissance de l'emploi a fortement ralenti en raison de la nouvelle vague d'infections au coronavirus », explique Andrew Hunter, économiste chez Capital Economics. « A cause du Covid-19 qui s’est rapidement répandu dans le Sud et le Sud-Ouest [des Etats-Unis], la croissance de l’activité a calé en juillet », observent aussi les analystes de données de l’agence d’informations financières Reuters, sur la base d’un échantillon d’indicateurs à haute fréquence, parmi lesquels les chiffres de l’application Homebase utilisée par les petites entreprises pour pointer les heures travaillées des salariés. Beaucoup de bars et de restaurants l’utilisent. … Aux applications mobiles « Les métiers ‘food & drink’ représentent environ 25% de notre clientèle », nous précise Ray Sandza, vice-président data et analyse chez Homebase. « Pour le reste, nos clients sont issus d’entreprises qui reflètent la diversité des petits commerces aux Etats-Unis, comme des détaillants, des professionnels du service, des instituts de beauté, etc. » Des commerces qui ont souffert, cet été, de l’explosion des contaminations dans la Sun Belt ainsi que de la deuxième vague en Californie, en atteste la rechute du nombre d’heures travaillées. Los Angeles a refermé ses bars, ses salons de coiffure, ses barbiers. Le comté de Miami-Dade en Floride a rebouclé ses restaurants, sauf pour les ventes à emporter et les livraisons. « Compte tenu des nouvelles restrictions imposées aux bars et aux restaurants dans de nombreux Etats, commente l’économiste Andrew Hunter, il n’est pas surprenant que le ralentissement [dans le rythme des recréations de postes en juillet] soit dû aux secteurs de l’hôtellerie et des loisirs », qui n’a créé « que » 592.000 postes en juillet contre près de 2 millions en juin (soit 40% des jobs recréés) et 1,4 million en mai, d’après les chiffres du Bureau des statistiques du Travail publiés le 7 août. Mais, bien avant déjà, les données de l’application de réservation de table OpenTable donnaient à voir un essoufflement de la reprise outre-Atlantique. En juillet, les réservations étaient encore en baisse de 60% en moyenne sur un an malgré le déconfinement de New York (contre -90% en mai et -70% en juin), là où elles avaient retrouvé leur niveau d’avant crise en Allemagne et en Irlande. Quant au Royaume-Uni, pays pourtant durement touché par le virus, où le confinement a été sévère (encore noté plus de 60 sur 100 en juillet par l’indice de l’université d’Oxford), les réservations n’étaient plus en baisse que de 50% en juillet (-35% environ sur les deux dernières semaines du mois), à comparer à un effondrement de quasiment 100% en mai et juin. Aux Etats-Unis, la réouverture précipitée de l’économie a obligé la Floride, comme le Texas, le Kentucky, l’Arizona ou le Nevada à reconfiner partiellement, fin juin. A partir de là, la peur aidant, la fréquentation des centres commerciaux, des rues commerçantes et des grandes enseignes a rechuté, d’après les données à haute fréquence fournis par Unacast ou SafeGraph. Grâce à la géolocalisation des smartphones, SafeGraph, qui calcule aussi bien le trafic piéton d’une ville que le nombre de visites chez Costco, McDonalds ou Starbucks, est par exemple en mesure de dire qu’à Sugar Land, banlieue très peuplée du sud de Houston au Texas, le trafic piéton était, avant le reconfinement, revenu à 80% de la normale le 21 juin avant de rechuter à 66% fin juillet. Des données qui corroborent celles de Moovit sur la fréquentation des transports publics ou celles du néerlandais TomTom sur la circulation automobile, que ce soit pour la région de Houston ou pour Miami, Phoenix, Las Vegas et Los Angeles, d’autres grandes villes fortement touchées par le coronavirus. Aujourd’hui encore, la circulation à Houston aux heures de pointe est 40% inférieure à ce qu’elle était en juillet 2019. Parmi les grandes métropoles du monde, seules Berlin et Pékin, ont retrouvé leur trafic d’avant-crise. Tokyo n’en est plus très loin (-9%). Gratuites, ...pour le moment « La crise du Covid-19 a été si brutale et abrupte en termes d’impact économique que le désir de données en temps réels est énorme », explique Daniel Vernazza, économiste chez Unicredit à Londres. « Plusieurs entreprises ont réagi en diffusant leurs données, généralement de manière gratuite - tout du moins pour le moment - ce qui les différencie des habituels indicateurs à haute fréquence, disponibles uniquement pour les spécialistes contre rétribution. » Si Google admet que ce sont « des représentants des autorités sanitaires » qui l’ont incité à mettre ses rapports de mobilité à disposition parce que « les renseignements agrégés et anonymisés […] utilis[és] dans des produits tels que Google Maps peuvent les aider dans les décisions cruciales qu’ils doivent prendre pour lutter contre cette épidémie », la direction de SafeGraph nous assure, en revanche, que l’idée d’ouvrir leurs données était bien la leur. « Ce n’était la requête d’aucune agence gouvernementale », d’après le vice-président chargé du marketing, Evan Barry. La volonté de SafeGraph est d’aider les universitaires, les organismes à but non lucratif et les entités gouvernementales « à lutter contre la pandémie mondiale. » Même son de cloche chez Moovit, qui avait à cœur d’assister des organisations comme la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement. « La fréquentation des transports publics est un indicateur clé de l'impact de la pandémie sur les économies de la planète, justifie Sharon Kaslassi, la directrice des relations publiques de la firme californienne. Jamais auparavant, avant le Covid-19, nous avions constaté une pareille chute globale de la fréquentation des transports publics. » De fin mars à fin avril, elle était, en France, presque 90% inférieure à ce qu’elle était début janvier, que ce soit à Paris, à Toulouse, à Nice, à Lille ou à Strasbourg, avant une amélioration progressive. A Marseille, la fréquentation des transports publics est retournée à la normale. A Montpellier, elle n’en est plus très loin, alors qu’à Paris, elle reste en baisse de 50%, comme aux Etats-Unis, avec de grande disparité entre San Francisco (-70%) et des villes du Nord-Est comme Philadelphie (-45%). ![]() Selon
les données de Moovit, la fréquentation des transports publics a
retrouvé ses niveaux d'avant-crise à Marseille (courbe en bleu foncé)
alors qu'elle reste inférieure de moitié à début janvier à Paris (en
bleu très clair). -48,5% au pointage du 30 août, sur la base de la
fréquentation des sept jours précédents (avant la rentrée donc).
Contre la censure Depuis la fin juillet, avec le nombre de nouveaux cas de coronavirus qui repartent à la baisse, la situation économique des Etats-Unis s’améliore à nouveau. Par exemple, le trafic piéton dans les centres commerciaux se redresse, témoignent les données de NinthDecimal, société basée à San Francisco qui fournit des services marketing basés sur la localisation des téléphones. D’après OpenTable, les Américians ressortent un peu plus dîner en ville. Il n’y a, finalement, que les indicateurs avancés d’emplois qui témoignent des difficultés des Etats-Unis à guérir de la crise, constate Rubeela Farooqi, chef économiste chez High Frequency Economics, société de recherche new-yorkaise fondée par Carl Weinberg. A regarder les données de Homebase ou celles du logiciel de paie Kronos, elle remarque que le rebond des heures travaillées reste très poussif en dépit de la réouverture progressive des commerces. « Probablement le signe que plusieurs ont fermé définitivement », craint-elle. « Le risque de dommages permanents sur le marché du travail est élevé. » La banque centrale américaine avait certainement ce danger en tête quand elle a décidé, la semaine dernière, d’adopter une nouvelle approche sur l’inflation, plus tolérante, qui va lui permettre de maintenir ses taux d’intérêt proches de zéro pendant les prochaines années. « Les banques centrales sont parmi les premières utilisatrices des données à haute fréquence », rappelle Antoine Lesné, responsable de la recherche et de la stratégie chez SPDR, la branche ETF de la banque américaine State Street pour qui les données à haute fréquence ont aussi l’avantage d’éclairer sur la situation économique de la Chine, deuxième puissance mondiale. « Pour ce pays, nous avons besoin de données pour croiser les chiffres officiels. » C’est pour lutter contre le truquage des chiffres de l’inflation en Argentine, son pays natal, que le professeur Alberto Cavallo a mis au point l’outil PriceStats - propriété de State Street maintenant - qui permet, à celui qui paye, de suivre l’évolution des prix au jour le jour à partir des informations tirées des sites de vente en ligne. Au début de l’épidémie en Chine, Véronique Riches-Flores, fondatrice du cabinet de recherche économique RF Research, se souvient du moment où la profession a véritablement pris la mesure de la gravité de la situation : c’était en février, au travers des cartes atomsphériques qui révélaient une chute spectaculaire de la pollution dans le pays. Les données du trafic aérien de FlightRadar étaient éloquentes, elles aussi. Avant ça, « on savait qu’il se passait quelque chose de grave mais on était dans le noir total. » Dans un pays où Google a été poussé dehors, où les données d’Apple ne sortent pas des frontières, n’importe quelle autre source d’information parallèle est la bienvenue. Il y a bien des « techs » locales, mais qui ne jouent pas la transparence. Par exemple, « les données de paiement mobile de l’application WeChat [le WhatsApp chinois appartenant au géant Tencent] ne sont pas disponibles. » «
Les sources d’informations de la tech vont de plus en plus être suivies
» bien qu’elles soient « dangereuses », présage Véronique
Riches-Flores. Elles pourraient créer de la volatilité sur les marchés
financiers.
Plus inquiétant encore serait que le cauchemar Big Brother devienne réalité. « Le amas de données à haute fréquence donne à voir le gigantisme des informations qu’ont à disposition les entreprises technologiques sur chacun d’entre nous. » Cette année, le volume de données numériques stockées approchera les 50 zettaoctets. 50.000.000.000.000 de gigaoctets. Pour faire l’étalonnage, imaginez ces informations placées dans des tablettes haut de gamme : la pile serait haute comme presque huit fois la distance de de la Terre à la Lune.
————
|
|
Qui
sommes-nous ? Nous écoutons, nous lisons, nous regardons... C'est parfois un peu ardu, et les news peuvent demander de l'attention. Mais elle sont souvent remarquables ! Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion et nourrir celle-ci. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs, et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation. Bien sûr, vos commentaires sont très attendus. ![]() |