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09.07.2020

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« Le droit d’être libre » d’Éric Dupond-Moretti



Par Johan Rivalland

Johan Rivalland, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Cachan et titulaire d’un DEA en Sciences de la décision et microéconomie, est actuellement professeur de Marketing et responsable de suivi professionnel en BTS Management des Unités Commerciales à Paris.
Il intervient également à l’IUT Paris-Descartes, où il assure des TD en Histoire de la Pensée Économique, ainsi qu'en Fondamentaux du Marketing, Concepts et Stratégies Marketing.

Qui est le nouveau ministre de la Justice ?
Petite évocation à partir de la lecture de l’un de ses livres.

Parmi ma pile de livres à lire en retard (ce qui peut durer parfois des mois, voire des années), j’avais ce livre au titre magnifique : Le droit d’être libre, dont je reportais sans cesse la lecture, malgré mon réel désir.

Écrit par le bouillonnant Éric Dupond-Moretti, avocat médiatique dont j’ai suivi parfois quelques interviews (toujours passionnantes, à l’instar d’autres personnages captivants comme par exemple Fabrice Lucchini). Passionnant, mais aussi passionné. Et souvent émouvant.

En voyant qu’il était nommé ministre, je me suis dit qu’il était peut-être temps de lire d’urgence ce livre-interview avant que l’homme perde une part de sa liberté et soit plutôt vu comme le ministre qu’il va devenir. Petite présentation.

ÉRIC DUPOND-MORETTI ET LE REFUS DU CONFORMISME

Éric Dupond-Moretti fait partie des ces hommes à la parole libre, qui n’a généralement pas sa langue dans sa poche. Peu m’importe qu’on le « classe » à gauche ou qu’on lui prête telles ou telles idées. Peu m’importe qu’il ait dit en 2015 (j’ignore dans quel contexte) qu’il faudrait interdire le Front National (ou le Rassemblement National).

Même si ce Parti n’est pas vraiment ma tasse de thé, je défends la liberté d’expression, ainsi que la liberté des idées politiques ou autres, et je ne puis l’approuver. Mais quels que soient ses travers (nous en avons tous), l’homme m’intéresse.

Et parmi les caractéristiques qui m’intéressent, il y a cette liberté de parole, ce refus du conformisme et de la bien-pensance, et le combat contre le rétrécissement des libertés, qu’il dénonce, au sein de cette société où les certitudes tiennent trop souvent place de vérité, plutôt que de simplement rechercher les vérités.

Trop souvent, en effet, des personnes se cachent derrière l’anonymat que permettent notamment les réseaux sociaux, pour établir des jugements sommaires, généralement parfaitement binaires et manichéens, dans cette société de l’immédiateté et des approximations qu’il dénonce.

ÉRIC DUPOND-MORETTI MINISTRE SINGULIER ?

Ses premières déclarations comme ministre, lors de la cérémonie de passation de pouvoir, ont d’ailleurs été : « Ce n’est pas le ministère de la Guerre, mais celui des Libertés » (en référence à l’hostilité de l’USM lors de la proclamation de sa nomination). Ce qui laisse espérer non seulement une action pacifiée de sa part, mais surtout probablement non conventionnelle, basée sur sa « connaissance humaine et charnelle » de la justice, et non « technocratique ».

Ce qu’il déclare rechercher est « l’indépendance ». Celle de la justice, mais aussi la sienne dans son action, autant que faire se peut. Et là où son prédécesseur fait référence à Jean Jaurès, lui préfère se référer à Albert Camus. Ce que l’on pourra apprécier.

J’apprécie aussi le fait qu’il se présente clairement comme n’étant pas un homme politique, mais quelqu’un issu de la société civile, considérant la justice « comme une vertu, et non comme une administration ». Autant de points fondamentaux qui laissent espérer qu’il parvienne à amoindrir – au moins partiellement car il faut du temps et de l’énergie, et surtout faire face à de puissants obstacles – les collusions, mainmises politiques, connivences de toutes sortes qui empêchent une justice sereine de pouvoir œuvrer.

Et d’insister au passage sur l’idée que la justice ne se traite « ni dans la rue, ni sur les réseaux sociaux, ni dans les médias ». Idée qui lui est chère et nous ramène au livre.

UNE DÉFENSE IMPLACABLE DE LA JUSTICE

Car c’est à son expérience d’avocat qu’il se réfère dans ce livre. À l’essence même de ce métier. À savoir être capable de devoir « défendre l’indéfendable ». Quitte à être conspué, incompris, vilipendé. Tout en étant armé de la ferme volonté de ne pas se renier, malgré l’appréhension et les nombreux obstacles. La délimitation « absolue » entre l’accusé et la cause qui a motivé son accusation, comme il l’explique, étant le fondement même de cette attitude.

Et il est vrai qu’il n’est pas à la portée de tout le monde de pouvoir surmonter le déchirement entre la monstruosité des actes reprochés et le rôle de la justice et à travers elle de l’avocat, qui est de considérer les choses avec la neutralité suffisante pour pouvoir rechercher la vérité et défendre les droits fondamentaux de l’accusé – sans renier la victime. Pour parvenir à un juste verdict, du moins le moins partial possible.

Schizophrénique et pas facile dans un contexte de passions démesurées et hors de toute raison. Parfois périlleux pour sa santé physique et psychique, aux prises permanentes avec sa conscience. Tout en polarisant la haine, la détestation, et… les menaces de mort envers ses enfants.

C’est ainsi qu’il raconte son état d’esprit face notamment à ces procès hors normes (Outreau, Abdelkader Mérah, etc.), où il a bien fallu assurer sa mission avec honnêteté, tout en faisant face à la pression des médias et de l’opinion publique notamment, tous deux versatiles et qu’il dénonce. Capables de se retourner du tout au tout en passant de manière parfaitement excessive de l’idée que l’avocat ou les accusés sont tour à tour soit des « salauds », soit tout d’un coup des « héros » ou des « innocents ».

Il pose des questions éthiques et existentielles, qui mettent en jeu non seulement un procès lui-même, mais l’ensemble de la société, de nos principes, et même de la démocratie.

LA DÉFENSE DE NOS LIBERTÉS

Ce sont aussi nos libertés fondamentales qu’il défend à travers ses plaidoiries et qu’il évoque ici directement. Et le conditionnement de l’État à la pression de l’opinion. Jusqu’à accepter des renoncements sur lesquels nous ne devrions pas transiger selon lui.

"Lorsque quelque sondage révèle que 80 % de la population est prête à accepter, au nom de la lutte contre le terrorisme et « parce qu’elle n’a rien à cacher ou à se reprocher », d’être mise sur écoute, mon inquiétude est immense.
C’est justement « parce qu’elle n’a rien à cacher ou à se reprocher » qu’elle doit refuser d’être mise sur écoute ! Cet exemple est symptomatique du terrain gagné par le terrorisme sur nos libertés, en premier lieu celle de penser, d’écrire, de dire."


Égarements liés au principe de précaution, danger du communautarisme, dénonciation de l’obsession égalitaire et des inepties auxquelles elle mène, impossibilité d’émettre certaines idées sans risquer d’être traité de réactionnaire, obsession de la transparence, négation de l’individualité…

Autant de sujets qu’il aborde du point de vue des libertés et des risques d’attenter à celles-ci si on va trop loin dans le moralisme. En lien avec la référence que donne à plusieurs reprises son interviewer à l’un des livres de François Sureau au sujet de la liberté. Il revient en revanche sur son rêve (impossible) d’interdire le Rassemblement National. Et là, je réitère ce que je disais plus haut : je ne le suis plus. Mais il y explique son point de vue, pour ceux que cela intéresserait.

Il récuse en revanche, et c’est plus intéressant, l’animalisme extrémiste et les nombreux collectifs qui entendent désormais soumettre les autres à leur mode de pensée en réprimant leurs libertés, à interdire, à condamner. Ainsi que les amalgames de toutes sortes qui foisonnent ici ou là.

"Chacun doit pouvoir faire ce qu’il veut de sa liberté, mais la place qu’occupent dorénavant dans le paysage public des sortes de groupes de pression sociale nourris d’une morale doctrinaire et de motivations fanatiques, menace cette liberté […] Le XXIe siècle n’est pas seulement cette ère hyperpuritaine, hyperhygiéniste, hypermoralisatrice que je condamne ; il est celle où tout est réglementé, normé, contrôlé, stigmatisé, puni…"

Il remet en cause, de même, cette propension qu’a l’État à infantiliser les Français et à leur imposer des tas de règles présumées être « bonnes pour tous ». Et au bout du compte, toute cette hyper-réglementation et ces restrictions législatives des libertés trouvent leur traduction devant les tribunaux.

LA RELATIVITÉ DE LA JUSTICE ET LE RÔLE DES MÉDIAS


L’évocation de ses grands procès est aussi une bonne occasion de révéler la relativité de la justice, l’évolution des jugements et des condamnations selon les époques et les variations de l’opinion (très binaire et sans nuance qui, avec l’aide des médias et de la communication, influence par sa morale les jugements). Et par suite son iniquité.

Excès en tous genres depuis le mouvement me too, acharnement lors de l’affaire Cahuzac là où certaines pratiques étaient auparavant relativement banalisées, et surtout le deux poids deux mesures (quid du très populaire Johnny Hallyday, entre autres, dont les turpitudes fiscales étaient apparemment probablement tout à fait comparables ?

Et n’évoquons même pas le scandale du cas François Fillon, le livre lui étant antérieur… Outre le caractère désordonné des réseaux sociaux, les médias sont aussi en cause et sont loin de toujours jouer leur rôle qui consiste à informer.

"Il n’existe plus suffisamment de distance et donc de discernement entre certains journalistes et le sujet qu’ils traitent, des plateaux de télévision sont envahis de pseudo-commentateurs, de pseudo-experts, de pseudo-scientifiques propageant leurs certitudes même lorsqu’elles sont fallacieuses, et ainsi les téléspectateurs ou les auditeurs se pensent habilités à devenir qui avocat, qui – plus sûrement – procureur. La responsabilité d’un média est d’être un… médiateur responsable, un passeur pédagogue, factuel, distancié, prudent, d’informations intègres et démontrées contribuant à un éveil responsable des consciences ; cette discipline, tous les supports de presse et tous les journalistes n’y souscrivent pas, malheureusement."

De même, sans prendre le temps de la réflexion, les politiques se précipitent trop régulièrement pour surréagir en prenant des décisions disproportionnées en réponse à un problème ponctuel et particulier dont ils vont faire une généralité, cédant à la pression populaire et journalistique.

Il cite, entre autres, le cas malheureux de cette jeune femme décédée après un défaut de prise en charge par une plateforme du SAMU. Qui a débouché sur des prises de décision immédiates, généralisées et sans recul, pour tenter de contenter l’opinion.

La considération du doute, ensevelie par le règne de l’émotion, pose le problème de la place accordée à la défense de l’accusé. Ségolène Royal, rappelle-t-il, guidée par le règne de la pression publique, était même allée jusqu’à proposer le renversement de la charge de la preuve vers l’accusé, en remplaçant la présomption d’innocence par la présomption de culpabilité.

Peine de mort, force de l’arbitraire, questions éthiques, états des prisons et des conditions de vie dans ces prisons, rapports entre le droit et la morale, dangers du corporatisme… des tas d’autres sujets sont évoqués, qui laissent entrevoir ce que le futur ministre pourrait souhaiter faire valoir pour orienter son action en vue de réformer le monde de la Justice dont il a désormais la charge.

Eric Dupond-Moretti, Le droit d’être libre, L’aube, octobre 2018, 176 pages.


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