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11.04.2020
Covid-19, le jour d’après : 4 bouleversements qui vont changer la donne ![]() Par Florent Ly-Machabert Florent Ly-Machabert est agrégé de sciences économiques et sociales, professeur d’économie, de sociologie et de science politique, directeur de mémoire et chargé de cours à l’EDHEC et à l’Univ. Paris I Panthéon Sorbonne, intervenant à l’Institut de Formation Politique de Paris et conseiller municipal d’opposition à Fosses. Auteur de plusieurs ouvrages chez Lettres du Monde, Ubifrance et aux Éditions Universitaires Européennes (notamment Économie formelle et lutte contre la pauvreté en 2018), il a exercé comme consultant en stratégie puis en développement économique pour de nombreuses collectivités publiques, notamment sur la question des industries créatives et des nouveaux modèles de croissance. Il a créé en 2013 Samarie & Cie, un institut de vulgarisation à visée libérale-conservatrice. Le choc de Coronavirus ne sera pas seulement sanitaire,
il sera aussi économique et géopolitique. Petit essai de prospective. Alors que l’Organisation Mondiale de la Santé vient de déplorer l’accélération de la pandémie de Covid-19 qui a contaminé, à l’heure où nous écrivons cet article, quelque 350.000 personnes à travers le monde, il est intéressant de se livrer à un petit exercice de prospective relative au profond changement de paradigme que ce choc exogène risque d’infliger au monde tant au niveau économique que géopolitique. La première mutation macroéconomique à laquelle la crise sanitaire actuelle ne manquera pas de donner lieu est une transformation en profondeur des supply chains, particulièrement celles des firmes multinationales occidentales du secteur industriel. RELOCALISATION La prise de conscience de notre excessive dépendance économique vis-à-vis de zones géographiques – et notamment l’Asie – où, dans le cadre de ce que nous avons appelé la division internationale du travail et même la décomposition internationale des processus de production, nous avons délocalisé des pans entiers de nos chaînes de valeur (matières premières, principes actifs de médicaments, etc.), aura d’importantes – et très coûteuses – répercussions. C’est, dans une certaine mesure, la mort du commerce intrafirme et c’est ce qu’a tenté d’esquisser Emmanuel Macron dans son adresse aux Français le 12 mars dernier, cachant mal le faux procès, en creux, qui sera fait à la mondialisation : « Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. » Aussi faut-il s’attendre soit à une relocalisation des chaînes de production – les firmes produiront alors dans leur pays d’origine et exporteront directement leurs produits finis à l’étranger, se contentant le cas échéant de simples IDE (investissements directs à l’étranger) « horizontaux » c’est-à-dire de filiales-relais ; soit à une démultiplication sur chaque continent de toute la supply chain d’une même firme (comme le font déjà les GAFAM avec leurs centres de données), pour diversifier le risque géographique. Dans ce dernier cas, on continuera de créer des filiales-ateliers à l’étranger moyennant des IDE dits « verticaux » mais en les rapprochant des filiales-relais : c’est un scénario très coûteux pour les entreprises mais hautement probable, de convergence des IDE horizontaux et verticaux. Dans un tel cas de figure, un Michelin avec ses 74 sites de production dans 19 pays, un centre de technologies sur trois continents et six plantations d’hévéas dans deux pays est moins bien armé pour le Jour d’après qu’un Hankook, son allié sud-coréen d’hier et concurrent d’aujourd’hui qui a implanté au moins un siège régional, un centre technique et un site de production dans chacune des aires américaine, européenne et asiatique où il est présent. IMPLOSION DE LA ZONE EURO La deuxième transformation à laquelle nous allons assister est l’inévitable implosion de la zone euro, quadruplement fragilisée par la bulle obligataire – héritage de la précédente crise financière de 2008 qu’on a tenté de résoudre en abaissant les taux directeurs et qui a dégénéré en crise des dettes souveraines (souvenons-nous de la Grèce en 2011) ; par l’endettement colossal des institutions bancaires européennes (et notamment italiennes) ; par le dédain qu’inspire notre continent au bloc USA/Royaume-Uni qui lui a nuitamment fermé son espace aérien sans préavis ; et par le défaut de solidarité de l’Union européenne vis-à-vis d’un de ses membres fondateurs – certes déjà sur la pente d’un Italexit avec Salvini – confronté à une grave épidémie dans laquelle les seuls pays venus l’aider sont extra-européens : la Chine, la Russie et Cuba ! Que ceux qui prétendront qu’un État ne peut quitter l’UE tourne leur regard vers le Royaume-Uni enfin sorti et qu’un État ne saurait faire faillite, vers le Liban qui, en renonçant à rembourser ses bons du Trésor en dollars, vient de notifier à ses créanciers rien moins qu’un défaut de paiement… Les institutions européennes viennent pour leur part de renoncer au respect des critères du Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC) pour permettre aux États-membres de faire face, à nouveau par la dette et le déficit publics, aux conséquences économiques dramatiques du confinement lié à la crise sanitaire. À s’être privé depuis le milieu des années 1970 des marges de manœuvre qu’une vraie réduction des dépenses publiques – qu’on appelle pudiquement réforme de l’État – eût permises, la France de demain, disons-le sans détour aux Français, c’est 3.500 milliards d’euros de dette (150 % du PIB, plus de 50 000 euros par Français), 200 milliards de déficit (6 % du PIB) et un doublement du taux de chômage ! DÉSTABILISATION DU SMI Le troisième bouleversement dont nous serons les témoins est une déstabilisation profonde du Système Monétaire International (SMI) en vigueur depuis 1973 et dont la pandémie actuelle ne sera que le catalyseur. Comme la guerre commerciale sino-américaine l’a laissé entrevoir, la suprématie du billet vert, déjà chancelante, a vécu, le devenir de l’euro, monnaie marginalisée, est plus que menacé et le yuan ne cesse de s’affirmer, y compris – et c’est central – sous forme de pétro-yuan depuis 2018. Si au sein de ces trois zones monétaires aucun grand changement – sauf la mort de l’euro ! – n’est à attendre, et en faisant l’hypothèse, raisonnable, que les États veuillent garder leur indépendance monétaire c’est-à-dire une Banque centrale qui contrôle les taux d’intérêt, attendons-nous avec le Prix Nobel d’économie 1999, Robert Mundell, à un contrôle partiel des changes (en lieu et place du régime actuel des changes flottants) et de la circulation des capitaux. Avec des réserves croissantes d’or, les banques centrales de Chine (90 milliards de dollars environ) et de Russie (100 milliards de dollars) y sont prêtes et auront même tout intérêt, économiquement et politiquement, à imposer un retour de l’or dans les paiements internationaux, seule arme contre l’hyperinflation et la fuite devant la monnaie qui ne manqueront pas de guetter l’économie réelle qui aura été droguée à la double relance monétaire (plus de 2000 milliards de rachat de dettes publiques et privées annoncées de part et d’autre de l’Atlantique) et budgétaire… TRANSMUTATION GÉOPOLITIQUE Enfin, le quatrième changement pourrait bien être une métamorphose ou une transmutation géopolitique. Ne nous y trompons pas, le nouveau « Nouveau Monde » qui sortira de cette crise sanitaire, économique et financière reflétera un nouvel équilibre géopolitique, fruit d’une « reglobalisation », de la fin de la zone euro et de la remise à plat du système monétaire international. Dans
ce contexte, les jeux sont ouverts et le continent européen a devant
lui des choix historiques : le pôle anglo-saxon lui tournant désormais
ostensiblement le dos, soit l’UE continue d’accepter le chantage à
l’immigration d’Erdogan dont le récent épisode grec n’est qu’un
prélude, soit elle lui claque la porte au nez et en profite pour
résoudre sa problématique migratoire, recréant ainsi les conditions
d’un rapprochement eurasiatique avec Poutine et Jinping.
Mais il faudrait alors en payer le prix fort : la mort du commerce intrafirme, celle de l’euro et celle du dollar.
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